La beauté de la guerre

Mis en avant

Le 30 mai 1917 

Léonie chérie
J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre. 
Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.
Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.
Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.
C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.
Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.
Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

 Eugène ton mari qui t’aime tant.

 

 

 

 

 

 

 

 

In memoriam

Mis en avant

Aborder la Shoah (extermination des juifs) que ce soit par l’écriture, l’image ou tout autre mode d’expression est un sujet aussi difficile que délicat à mettre en œuvre. La monstruosité, l’horreur sont telles que tout entreprise, paraît bien dérisoire, voire vouée à l’échec à en produire les moindres mots, les moindres images.
C’est justement d’une tentative d’images qu’il est question ici, d’interprétation à partir de documents photographiques existants. J’ai essayé de poser une fenêtre sur cet événement tragique comme pour mieux en appréhender toute l’inhumanité. À travers ce cadre se sont imposées des figures, silencieuses, graves, mêlées comme dans un cauchemar où chaque porte entrouverte laisse échapper un flot d’ombres et de lumières.

Aussi loin que je me retourne sur mon passé, bien des récits et bien des images concernant l’Holocauste hantent mes souvenirs. Rien, dans ma famille ou parmi mes proches amis ne peut expliquer la présence de ces spectres qui m’habitent depuis un demi siècle à part la défaillance de ma sensibilité ou de l’hypertrophie de mon émotion dont l’horreur serait la génitrice maléfique. Il me fallait produire ces images, mes images. Il me fallait un jour avec tout le respect que je dois aux victimes et une toute aussi grande répugnance pour leurs bourreaux, tenter – non pas de me débarrasser de fantômes – mais au contraire, de les rendre visibles en les faisant passer de la représentation photographique à la représentation picturale. Comme si la matière, apportée par le pinceau, le geste qui pose chaque touche intensément, pouvait permettre une ultime survie. Comme si perpétuer encore une fois le souvenir allait contribuer à une certaine “incarnation”. Mais, faire ressurgir les archives, c’était aussi rappeler son cortège de perversité. Si on peut penser que l’histoire ne se répète pas, je peux imaginer qu’il existe parmi nous tout autant de prochaines victimes que de bourreaux et les “identifier” aujourd’hui est impossible car on ne sait jamais comment se révèle l’homme dans certaines circonstances.

Il me fallait représenter les monstres qui de leur haine aveugle ont participé, persécuté, mis à mort des hommes, des femmes, des enfants en les réduisant en cendres après avoir anéanti leur dignité. Cela pouvait paraître incongru, voire inutile. Cependant ne pas montrer le tortionnaire c’était aussi l’exonérer de toute responsabilité. Et les visages de ces tortionnaires – en les observant et en les détaillant pour les peindre – se sont révélés encore plus monstrueux par leur apparente “normalité”.

Je ne prétends nullement faire une exposition historique ou documentaire à travers ces peintures et encore moins en retirer une quelconque reconnaissance morale ou artistique. Les portraits se veulent être surtout un rappel à la mémoire à l’heure où l’antisémitisme, le racisme de tout poil, l’extrémisme religieux, et toute forme de bêtise qui exclut l’autre renaît ici et là, aussi bien en Europe que dans le monde. J’aurai pu aussi, comme chacun peut le penser, m’abstenir de peindre à partir des documents sur l’Holocauste mis à ma disposition. Mais là est un autre débat concernant la relation que peut entretenir tout “être humain” avec ses propres ténèbres.

Des camps de concentration et d’extermination, il ne reste souvent en mémoire que des images de charniers, des corps démembrés, des visages émaciés sur des châlits, des êtres fantomatiques qui semblent errer parmi leurs libérateurs. Il existe une grande confusion dans les images, souvent éditées dans la précipitation de l’époque. Des photographies publiées sans grande précaution d’exactitude concernant les identités des victimes, mal légendées sur les dates, les lieux etc…Mes peintures ne sont pas la copie exacte des documents photographiques. Mais, malgré leur interprétation (souvent éloignée de la représentation photographique), j’ai essayé de les légender dans la mesure du possible sans prétendre à l’exactitude. Les comparatifs de libellés que j’ai pu entreprendre pour certaines photos et publications témoignent de grandes contradictions.

Une exposition photographique, est très souvent construite selon un cheminement bien établi. Selon une chronologie, historique, artistique ou émotionnelle et des panneaux explicatifs, accompagnent les œuvres ou documents. Cet itinéraire permet au visiteur, de photo en photo, de salle en salle, d’appréhender correctement l’exposition selon le rythme souhaité par l’organisateur. Ce processus didactique n’existe pas forcément sur internet et les les images sont le plus souvent livrées brutes à l’internaute. En réponse à cette carence j’ai tenté une sorte de progression virtuelle qui était somme toute très conceptuelle et n’a peut-être pas été bien perçue.

Sur les portraits j’ai tenté dans un premier temps la technique de “distanciation” (floutage)”. Comme le définit le peintre “Gerhard Richter” dans le texte suivant, je me suis rendu compte bien vite que cet éloignement par rapport à la réalité, ne me permettait plus de rendre les visages expressifs.
J’ai donc commencé avec une facture habituelle cette série en noir et blanc comme le sont la plupart des documents réalisés à l’époque de la libération des camps. Il m’était nécessaire tout d’abord de poser le thème en quelques images symboliques et “redondantes” des camps d’extermination. Il n’a jamais été question de céder à un voyeurisme malsain en représentant des charniers ou d’exploiter l’atrocité en utilisant des photos choquantes ou obscènes. La couleur s’est initiée progressivement dans la galerie pour rendre chaque portrait plus éloquent, comme faisant partie de notre quotidien, de notre temps d’aujourd’hui. L’idée étant de faire oublier que nous étions dans un autre espace temps, et de ne plus considérer ces hommes et ces femmes comme des silhouettes du passé, mais comme des personnes bien réelles le temps d’une vision. Il me fallait implanter chacun des personnages ici et maintenant. Puis la couleur défraichit, pâlit, se flétrit pour certains portraits comme les teintes d’une image trop longtemps exposée au soleil. D’autres peintures se sont durcies à l’exemple d’une image reproduite encore et encore telle une photocopie qui sombre dans un uniforme bitume .

Cette série de peintures a immédiatement posé le problème de la reconnaissance. Que convenait t’il de commenter ? La peinture, le style, la maîtrise du peintre, le sujet, l’émotion que l’image suscitait. Comment apprécier des images qui reposent sur un thème relatif à la monstruosité. Je n’ai pas la réponse. Je pense que les visiteurs ont leur propre idée. En tout état de cause, j’ai le sentiment d’avoir fait ce que ma conscience m’indiquait de faire.

Les images, lorsqu’elles ne deviennent pas des “icônes” tendent vers l’indifférence, vers le commun, remplacées par d’autres plus récentes, plus en accord avec notre époque. Les photos de la Shoah, leur durabilité, leur conservation sont comparables au travail de notre mémoire…fragiles, soumises à l’effacement et parfois aussi à la manipulation. Un ami me disait que la visite du camp d’Auschwitz comptait plus de touristes asiatiques que d’européens alors que nous ne sommes qu’à deux heures d’avion du site. L’oubli est-il donc en marche ?

Je rapporterai ce texte d’Arno Gisinger (dans Mémoire de camps : Photographies des camps de concentration et d’extermination nazie – 1933-1999) à propos de Gerhard Richter, qui montre la difficulté que la peinture peut avoir à traduire l’extermination de manière frontale.
“Dans les productions contemporaines, il existe enfin une dernière catégorie d’artistes qui a choisi d’utiliser comme vecteur de la mémoire culturelle les images d’archives plutôt que les objets, les lieux ou les êtres humains. La tentative du peintre Gerhard Richter, de retranscrire sous la forme de tableaux peints des photographies d’archives, peut être considérée comme un point de référence pour cette catégorie de travaux. Richter effectua dans les années 1960 des recherches préparatoires pour une série sur les camps. Comme en témoigne Atlas, son recueil « d’esquisses photographiques », il collecta alors des images d’archives dont il réalisa des reproductions volontairement floues. Aucun tableau utilisant, de près ou de loin, ces photographies ne vit cependant le jour. Richter expliqua d’ailleurs qu’il avait rapidement dû renoncer à sa technique habituelle de distanciation par le flou. Selon Fred Jahn c’est parce qu’il « ne voulait pas mettre en jeu de manière inconsidérée l’exigence morale de l’art ». La transformation de documents photographiques mimétiques en images peintes, procédé maintes fois utilisé par l’artiste, semblait vouée à l’échec car « l’horreur et les souffrances atroces montrées par les prises de vue originales ne [pouvaient] subir aucune transformation esthétique, celle-ci ayant pour résultat la disparition de l’individu, et finalement la banalisation ». Il est tentant d’interpréter cet « échec » de Richter comme un constat d’impuissance de la peinture face à l’effet percutant des photographies d’archives. Mais, à y regarder de plus près, il semble que les interrogations éthiques et esthétiques de Richter aient été finalement productives. Car, par la suite, Richter établit un rapport direct entre ce constat d’échec et la genèse en 1970 de sa série de monochromes gris. Par cette série, l’abstraction, c’est-à-dire l’impossibilité de la figuration, s’était imposée à lui comme la seule et unique solution pour représenter l’extermination.”

Copie conforme

Copie conforme ou rebelote pourrait t’on dire à propos des inondations. En juin 2016, tout ce qui coule était déjà sorti de son lit douillet en venant humidifier les campagnes comme les villes.
Et de nouveau cette année, les crues se sont généralisées dans le pays au plus grand désarroi de riverains excédés qui constatent que de tels phénomènes ont tendance à se répéter avec une fréquence de plus en plus grande. Ici, dans les Yvelines, les zones les plus basses, tout proche de la Seine se sont transformées en une suite de petites « camargues » pour la plus grande joie des cygnes et des oiseaux fluviaux. Un apiculteur vient à peine de surélever ses ruches sur une série de palettes. La colonie d’abeilles, toute endormie a sans doute été sauvée à temps de la noyade. De vieilles feuilles de choux, des artichauts résistants des précédentes récoltes traînent dans l’eau vaseuse. Derniers vestiges qui signalent que là, précisément l’homme cultive. Les machines agricoles se sont mises au repos et c’est sous un ciel bas couleur d’acier, ponctué de quelques cris de mouettes, que j’avance botté. Et ça fait des « couich » des « flopp » lorsque je force le pas dans ces chemins boueux aux flaques de la dimension d’un petit étang. Plus loin, en ville, les quais n’existent plus.


Les péniches habitent sur la rue et les passerelles improvisées qui relient encore la terre ferme et les barges sont à la limite de la rupture. Les différents courants contrariés finissent par créer des îles de détritus qui s’accumulent le long des bateaux. Véritables planchers d’ordures ils témoignent du peu de respect que peuvent avoir les humains pour l’écologie. Toute circulation qu’elle soit automobile ou pédestre est perturbée. Il faut désormais réfléchir pour aller d’un point à un autre et revoir ses plans. Le parcours habituel n’est sans doute plus possible et la petite route qui évite l’embouteillage, risque de conduire tout droit à la baignade. Sous un escalier qui dessert le quai, existait une niche, un trou en béton ou dormait un sans abri. En son absence, l’eau est montée, immergeant sa cache, imprégnant ses vêtements. Un promeneur, sans doute un habitué de l’endroit a récupéré ses effets et les a déposés hors d’eau en espérant un peu de soleil pour les sécher. À l’approche de midi, les riverains chargés de sacs plastiques, de retour de shopping, rejoignent leurs pavillons humides en équilibre sur quelques planches étayées de blocs de béton. La décrue sera lente, les sols sont gorgés d’eau de partout. Comme un signe, il se remet à pleuvoir.

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Les jours d’hier


Il n’y a pas longtemps, j’ai ressorti les vieilles photos familiales que nous avons tous pour la plupart d’entre nous, reléguées au fond d’une armoire, dans un tiroir de la commode ou, pour les plus misanthropes dans une malle poussiéreuse au grenier. Je sais que la traditionnelle boîte à chaussures, n’est plus trop d’actualité et que l’album photo l’a remplacé avantageusement. Il y a toujours des sentiments mêlés à la consultation de ces clichés parfois encore très proches de nous qui nous rappellent combien nous avons vécu de moments merveilleux en compagnie d’êtres délicieux. Mais oui, la photo familiale n’est là que pour saisir les bons moments, les fêtes, les anniversaires, les naissances. On ne sort pas l’appareil photo pour les heures sombres. À quoi cela servirait-il de graver sur la pellicule les fatidiques malheurs, qui de toute façon vont nous laisser une trace indélébile au fond du cœur. Feuilleter ces portraits saisis pour la plupart dans le bouillonnement du quotidien, permet de faire revivre en nous dans une dimension sensible des êtres perdus, éloignés, séparés, disparus.
J’ai déjà remarqué que nous n’avons pas une attention suffisamment concentrée sur les images. L’œil ne voit souvent que le sujet principal, occultant ici et là un certain nombre de détails. De très nombreux signes nous échappent, nous rendant certaines corrélations hermétiques. J’avais envie de pénétrer plus avant dans ces images familiales. Au delà du simple regard, je souhaitais passer plus de temps en compagnie de ces photos. Il me fallait partager un moment de ma vie en leur compagnie pour rattraper un temps passé trop vite défilé. M’imprégner de l’image en la dessinant allait me permettre de faire revivre quelques instants la présence familiale et de croire qu’une communion, au delà de l’absence, pouvait encore exister.
Pénétrer dans les détails (qui sont la nourriture de la vie quotidienne) me feraient découvrir comme un archéologue les substrats enfouis dans les zones trop charbonneuses de la photo.
Les dessins ont été réalisés directement, sans repentir, d’un seule traite, c’est ainsi qu’ils présentent pour certains des imperfections. Mais ils expriment avant tout une certaine spontanéité au détriment d’une grande justesse. Réunis dans un seul et même petit carnet, ils reforment à eux seuls une sorte d’album de souvenirs qui s’étoffera au fil du temps.

 

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Trognes

Ce matin pendant ma randonnée, longeant une parcelle de forêt aux fougères rougissantes, je me sentis imperceptiblement suivi du regard. On m’observait en silence. De part et d’autre du chemin qui se resserra brusquement, je perçus des êtres immobiles aux visages outragés par le temps. Attentif, bienveillant avec ces corps pourtant rigidifiés, une complicité discrète s’instaura entre nous. Chacun désireux de me confier son histoire, j’allais de l’un à l’autre empathique pour leur tirer le portrait. Que pouvais-je faire d’autre sinon vous transmettre par l’image un peu de leur vie de gardiens solitaires…

Naïa, la sorcière

Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre, photographiée par Charles Géniaux.

Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre, photographiée par Charles Géniaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Depuis la nuit des temps, bien avant l’érection des menhirs des landes de Lanvaux, j’étais là. J’en ai rencontré des compagnies humaines avec ses cortèges de misère, ses espoirs déçus et ses ambitions destructrices. Je connais la destinée de chaque homme, de chaque femme, de chaque bête et de tout ce que Dieu a mis sur terre.

On me craint plus qu’on me respecte. À mon passage, on fait place. Les gens me tournent le dos et cachent leur parole dans le creux de la main de peur qu’elle ne s’échappe. Mais je sais ce qui se dit. Ceux là même qui me traitent de sorcière, sont les premiers à venir me consulter pour leurs affaires courantes. Beaucoup sont préoccupés par l’avenir de leur richesse. Ont t’ils fait le bon placement qui va les rendre beaucoup plus respectables aux yeux de la communauté. La cupidité rend aimable et hypocrite n’importe quel affairiste. Et cette tendron toute fraîche, qui me parvient encore tremblante et au bord de l’évanouissement, prête à tout pour conquérir le cœur d’un quelconque avorton. Je me souviens d’autant d’un vieux qui voulait connaître absolument l’heure de sa mort.
— Tu mourras le dimanche des Rameaux, lorsque sonnera la troisième sonnerie de la grand’messe ! Je lui ai dit comme ça.
Sitôt dit, sitôt le coquin fila chez le docteur de la ville tout effrayé.
— Docteur, docteur, je ne veux pas mourir. La sorcière m’a jeté un sort. Faites quelque chose, je vous en prie !
Le vieux était vigoureux et bien portant. Le médecin le rassura.
— Mais, vous n’allez pas mourir, je vous assure.
Cependant la terreur envahissait le vieillard. Une hallucination monstrueuse lui occupait tout l’esprit. De minute en minute il défaillait, devint blanc comme marbre et au premier coup de cloche s’accrocha au cou du médecin en le suppliant de le sauver. L’homme de santé essaya bien de le réconforter en vantant les capacités de sa science. Mais au deuxième tintement le vieux s’effondra mollement au sol. Quand le troisième carillon retentit le pauvre diable était mort. Les yeux dilatés, de la laideur qu’il avait entrevue avant le trépas.
Il ne faut pas jouer avec l’au-delà et encore moins défier la puissance de Gnâmi dont je suis l’humble servante. Gnâmi est un démon bien plus fort que la mort. Il est Celui qui peut, Celui qui veut, Celui qu’on ne voit pas !
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Et contre lui, les carabins ne sont que de modestes mouches effrayées par l’odeur du vinaigre. Ça fait bien longtemps que je me tiens éloignée de la science morbide qui découpe les corps et épluche les cerveaux en pensant découvrir le sens de la vie. Je n’ai jamais aimé les médecins et ils me le rendent bien.
Depuis toujours, ils font une guerre méprisable aux pauvresses de mon genre en les accusant de tuer leurs malades par la persuasion. “Malfaisantes” clament t’ils à notre encontre. Leurs malades…ils me font rire. Comme si le pus qui infecte les corps et les âmes noires pouvait être extrait en absorbant une simple pastille. J’en ai sauvé des âmes venues à moi dans les profonds et obscurs souterrains du vieux château. J’en ai dévié des destins qui fonçaient tête baissée vers l’ultime rendez-vous. J’en ai redressé des tordus, raccommodé des brisés grâce à la science de mon père, le rebouteux de Malensac. Que sa mémoire soit honorée.
L’église aussi me regarde d’un mauvais œil. Je fais concurrence au curé paraît-il. En réalité quand je communique avec l’au-delà, le prince en jupe noire prétend que j’empiète sur son commerce. Combien donc se signent à mon apparition comme si j’étais le diable. Je ris de ce que ma silhouette provoque lorsque je file le long des ruelles grises. Nul ne saurait dire comment je peux fréquenter plusieurs endroits en même temps. Celui-ci m’a vu à Questembert et tel autre à Rochefort le même jour, à la même heure. Pourtant, je ne quitte jamais les ruines du château et c’est toujours là que l’on peut me trouver. On dit de moi que je n’ai pas d’âge, que personne ne m’a jamais vu manger. Mais les anges ont t’ils besoin de manger ? Alors !
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Croyez moi, malgré mes yeux malades, blancs comme le lait d’un jeune bique, je les vois tous autant qu’ils sont. Apeurés et méfiants à mon égard. Curieux aussi, comme tous ces étrangers qui viennent de bien loin voir la sorcière de Rochefort en Terre. C’est ce maudit aubergiste qui les pousse vers ma retraite. Ma réputation lui profite à bien remplir sa bourse. Une fois, c’est un monsieur très bien qui est venu de Paris pour me photographier. Je m’en souviens très bien. Il se nommait Charles…Charles Géniaux même. En s’approchant de la vieille poterne où je me tenais avec mon bâton ferré en main, son jeune guide s’esquiva furtivement. Mon visiteur se retrouva seul.
— Bonjour, mon fils! je t’attendais. Assieds-toi donc sur cette pierre et causons.
Je sentis tout de suite sa stupéfaction de me trouver en pareil endroit.
— Ah ! ah! mon fils! tu voulais voir la sorcière ! Il m’expliqua son souhait de mieux me connaître.
— Oui, tu viens pour rire ensuite avec les autres!
Il protesta vivement et je me rendis compte de la sincérité de l’homme. Il m’expliqua vouloir faire des photographies de moi, .
— Non, non, pas aujourd’hui, je ne veux pas. Ainsi tu parleras de moi dans les journaux, et tu dessineras ma figure? Dis-leur aussi que je ne suis pas une sotte bonne femme, comme leurs somnambules de ville. J’ai la puissance, moi, et Gnâmi est plus fort que la mort!
Il était drôle après tout ce monsieur. Il me demanda si, avec la puissance, je possédais des richesses fabuleuses.
— Celui qui peut tout avoir n’a besoin de rien, lui dis-je.
Là-dessus, en lui signifiant congé, je lui promis solennellement de me mettre à sa disposition pour les photographies.
La semaine suivante, au jour fixé, il arriva au château avec son appareil sous le bras. Je le vis subir une soudaine averse et se réfugier sous l’ancien pont-levis. Je l’interpelai.
— Mon fils ! mon fils ! je t’ai deviné, et je sors de là- bas !
En jouant de la surprise, je me jetai à genoux devant lui, les bas levés dans la posture effrayante d’une évocation. Je m’amusai de son ahurissement.
— Tu vois, je ne suis pas méchante. Promets-moi de l’affirmer quand tu parleras de moi. Ah ! Ah ! Viens-t’en voir ce qu’ils appellent la cuisine de Naïa. Là, vois-tu cette ancienne cheminée du château ? Eh bien ! ces sots prétendent que je prépare en cet endroit ma nourriture, moi qui ne mange pas !
Je fis la pose avec plaisir. Finalement mon hôte était charmant et de bonne conversation. Voici ce qu’il écrivit par la suite dans un livre qu’il me consacra.

“Ensuite nous allâmes nous asseoir auprès de la niche enlierrée où je l’avais rencontrée la première fois. J’acquis la conviction que je me trouvais avec une femme intelligente et instruite; cette sorcière de campagne lisait même les journaux, et ses réflexions dénotaient du bon sens. Après un moment, la causerie languit. J’écrivais sur mon carnet quelques notes, quand j’entendis la conversation de deux personnes qui s’approchaient de nous. Je regardai; les voix paraissaient se rapprocher. Cependant les causeurs mystérieux semblaient stationner derrière un muret de terre, à quelques mètres de là. Je me levai, et j’en fis le tour sans rien découvrir. La sorcière dormait paisiblement, bouche close, dans une posture abandonnée. Vivement intrigué, je repris mon crayon et mon papier, lorsque mon nom fut prononcé trois fois, derrière moi et assez haut, comme descendant des arbres qui entourent les ruines de leur forêt miniature. Cette fois, je ne quittai pas des yeux Naïa, laquelle reposait innocemment. Je la secouai et lui racontai l’aventure. Son visage demeura impassible et elle termina :
— Tu as rêvé, mon fils !”

Jamais personne d’autre ne me fit un portrait aussi élogieux ! Quand je vous disais que c’était un vrai “Monsieur”. Ce jour là, il me pria de faire devant lui l’épreuve du feu sans doute pour vérifier les dires des uns et des autres concernant mon insensibilité à la brûlure. Il me mit entre les mains des allumettes enflammées sans que j’en fus affectée. De mon propre chef, pour l’impressionner un peu plus, je sortis du feu des tisons rougeoyants et les posai sur ma paume ouverte en les laissant se consumer jusqu’à ce qu’ils noircissent.
— Oh ! Tu ne me prendras pas en défaut, mon fils, et je te dirai, si tu le veux, tous tes secrets d’amour. Ah ! vois-tu, il m’en vient des galants d’ici et d’ailleurs, cherchant des pouvoirs pour être aimés; et aussi des filles, des chambrières, des gardeuses de bêtes, qui rêvent d’être choisies du fils de leur fermier pour devenir bourgeoises et maîtresses du logis. Tiens, regarde là-bas cette jolie fille de la métairie de Rieux; elle est ma petite amie. Jeanie épousera le fils d’un monsieur de la ville. Je le lui ai promis, et elle sera une dame.
Tout en laissant mon sympathique photographe dans une grande perplexité et profitant d’un souffle qui agitait les grands marronniers, je m’en fus en silence dans un léger bruissement. Je ne revis jamais ce Charles Géniaux, mais grâce à lui, je peux réapparaître ici et là, aujourd’hui et demain. Il m’arrive toujours de hanter les souterrains du château de Rieux. Un jour, si vous y faites une petite visite pour me rencontrer (si ma foi, la révélation de votre misérable destinée ne vous effraie pas trop), prononcez doucement mon nom trois fois: “Naïa, Naïa, Naïa !” Et vous verrez !

Rochefort-en-Terre est une jolie cité du Morbihan nichée sur une crête rocheuse. Elle est bordée au nord par les Landes de Lanveaux et est entourée de Pluherlin et de Malansac. Vannes est à une quarantaine de kilomètres.

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La partie de chasse (Le ralliement)

incertitude-07

 

Il n’est pas loin de midi. C’est l’heure fatidique ou les postés s’impatientent alors, les portables commencent à sonner. Que faire de plus désormais hormis se geler au courant d’air sur une palette accrochée à cinq mètres du sol ou se rouiller dans l’humidité du sous-bois, dissimulé derrière un cèdre ou un buisson…Tout ça pour rien. Un beau sanglier suffit pour la matinée. Par téléphone, Georges envoie à chacun le signal du retour. Quelques bons coups de klaxon finiront d’avertir les plus durs d’oreille. C’est le retour à la barrière. Certains raniment déjà le feu qui a couvé toute la matinée. Une à une, à la queue leu leu, les voitures arrivent et se garent silencieusement le long du chemin. Le cortège reprend la position de ce matin, mais dans la position inverse. Tout le monde vient examiner l’animal abattu comme pour mieux en apprécier la couleur, la taille des défenses et aussi estimer le poids. Les commentaires vont bon train. Et autour du feu qui a repris de plus belle, ça tourne vite à la véritable cacophonie. Par petits groupes, chacun refait la chasse, raconte sa chasse avec fortes intonations et jurons lorsque, revivant la situation, celle-ci a échappé à son narrateur. Les chiens sont aussi mis en cause. Celui-ci n’aboie pas assez, tel autre va trop vite, et celui-là encore suit la trace de n’importe quoi ! Gérard et Benoît s’accrochent justement à propos des chiens. La tension monte rapidement entre-eux. Par quelques plaisanteries, un membre de l’équipe essaie de détendre l’atmosphère. Mais les protagonistes demeurent imperméables aux signaux extérieurs et comptent bien mener leur désaccord jusqu’au bout.debrief-04
Avant que la troupe ne se disperse, Georges lance à la cantonade :
— N’oubliez pas de venir “espiller” cet après-midi. À partir de 14 heures !
Oui, il reste encore à dépecer le sanglier puis découper la viande en autant de parts que de chasseurs. Cette opération, requiert une bonne expérience et beaucoup de dextérité. Le dépeçage doit se faire proprement d’une seule traite, sans abîmer la viande. Les chasseurs sont habitués à cette opération qui se passe toujours chez le chef de battue dans une bonne ambiance. En moins d’une heure, dépeçage et découpe seront terminés. Chacun repartira avec son sac plastique blanc rempli d’une viande parfaitement saine…sans hormones. Pendant que les deux collègues tentent toujours de se convaincre l’un l’autre du bien fondé de leurs affirmations, les plus pressés rangent leur fusil, claquent les portières et quittent la place en saluant la compagnie. Georges examine une dernière fois les tracés des chiens sur l’écran et déconnecte les colliers GPS.debrief-02
Quelques uns ont décidé de déjeuner ici, autour du feu. Louis, qui est sans doute le plus âgé de tous tient à son confort et de sa camionnette, il sort et installe en deux secondes table et chaise pliantes. Les autres, se trouveront bien un rondin quelque part pour accueillir leur séant. Deux ou trois saucissettes, quelques pâtes, un bon vieux fromage et un vin du Ventoux issu des vignes environnantes, égayeront le repas qui sera sans doute bien arrosé. De toute façon, depuis de nombreuses années il n’y a plus de chasse l’après-midi. Ainsi en a décidé le chef de battue lorsque certains avatars se sont produits à la suite de déjeuners un peu trop chargés. La responsabilité du chef d’équipe est entièrement engagée dans tout incident causé par un membre de son équipe ou par les chiens. Après avoir suivi de nombreuses chasses, je suis un peu étonné du nombre de matinées ou l’équipe est revenue bredouille.debrief-01

Je pensais qu’une partie de chasse se soldait, compte tenu des moyens techniques existants, systématiquement par l’abattage de gibier. Il n’en est rien. De nombreux facteurs difficiles à prendre en compte ou à concilier font déjouer bien souvent les objectifs de la battue. Cependant, la population des sangliers ne fait que progresser grâce à une reproduction exceptionnelle. Dans le Vaucluse, le plan de chasse prévoyait l’élimination de 14 000 sangliers. Pour cette saison, 11 000 bêtes ont été tuées par les chasseurs. Le quota n’a pas été respecté. Dans le Gard, 24 800 sangliers ont été abattus pour la saison 2012–2013. Les indemnisations allouées pour les dégâts de la vigne, ont représenté un montant de 250 000€ en 2011–2012. Il n’est plus rare de rencontrer la bête noire près des agglomérations, le soir ou le matin tôt, en promenant son chien. Sans véritable prédateur, le sanglier tend à envahir progressivement tous les espaces de l’homme. Le retour du loup, serait-il l’épilogue souhaité à la prolifération du sanglier ? J’en doute beaucoup. La présence du loup, qui peu paraître sympathique à certains, n’est en fait qu’une aventure artificielle, tenue à bout de bras par quelques nostalgiques sans véritable connexion avec les zones rurales et pastorales du pays.
C’est fini…

 

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La partie de chasse (L’incertitude)

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Les chiens glapissent d’impatience, tout fébriles qu’ils sont de poursuivre la chasse. Sitôt les cages ouvertes, ils se ruent dans le bois en désordre tout d’abord, puis se mettent en ligne sur une trace. Nul besoin au piqueur de les motiver. Mus par un puissant instinct de traque, ils filent en aboyant sans discontinuer.
— Ça part vite ! Me dit Georges.
Appuyés contre la voiture, nous restons quelques instants à écouter les chiens s’éloigner. La scène de ce matin semble se renouveler à l’identique. Pourtant, si les phases de chasse sont toujours les mêmes, leur résultat est systématiquement inattendu. Car l’animal sauvage est imprévisible et malgré la connaissance que l’on puisse avoir sur son espèce, certains individus semblent posséder un caractère tout particulier. Autant chassé depuis la nuit des temps, le sanglier finit lui aussi par connaître et les chiens et les chasseurs. Un animal adulte est capable, selon le chemin qu’emprunte les chiens au départ, de savoir si ceux-ci viennent vers lui ou pas. Dans un cas ou dans l’autre, ils sortira ou ne sortira pas de sa remise. Dans bien des situations, le sanglier aura facilement un quart d’heure à vingt minutes d’avance sur ses poursuivants. Malin, il est capable de se mettre sur la piste d’un chevreuil et ainsi de faire dévier les chiens de leur objectif. Le chevreuil devenant la proie non convoitée.
Toujours à l’attention des aboiements, Georges tend soudain le bras suivant à distance l’avancée des chiens.
— S’ils montent par là, on va entendre tirer.
— Tu m’as déjà dit ça tout à l’heure et tu sais bien qu’on n’a rien entendu !
— Oui, mais cette fois, c’est sûr, ça va péter !
Quelques minutes plus tard effectivement, un claquement sec déchire la forêt et résonne dans la pente.
— C’est une carabine. C’est sûrement Jani qui a tiré.
Georges porte la main à sa poche intérieure.
— Merde, c’est le téléphone, j’avais mis le vibreur. Qui c’est qui m’appelle encore ? Oui ! Qui c’est qui a tiré ? C’est pas Jani ?
Tout le monde semble s’interroger. Sanglier tué ou pas ? Et les chiens. Si c’est un sanglier seulement blessé au ferme, il faut vite arrêter les chiens. Ils risquent de se faire massacrer.
— On va monter voir.
Le moteur du Lada n’a jamais le temps de refroidir complètement, sollicité en permanence il faut remercier le matériel russe et vanter sa rusticité. C’est reparti et je m’accroche.incertitude-02
Arrivé au plus haut, vers la ligne de tir, nous retrouvons Paul et Gérard sans les chiens. En grande conversation avec Paul, Gérard attire toute l’attention sur lui, c’est le démonstratif de l’équipe, le volubile qui d’une simple anecdote en tire toute une histoire.
— Oh ! D’ici au cèdre, d’ici au cèdre, les chiens ils sortent comme ça ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous. Oh, il était pas arrêté devant moi ? (le sanglier)
— Con ! (étonnement partagé de Paul)
— Putain, il m’a sorti…impossible d’y envoyer le pruneau.
— Et bé ! (Paul compatissant)
Georges est de nouveau au téléphone, préoccupé qu’il est de savoir qui a tiré.
— Je vais essayer d’appeler Pierre. Allez !
Gérard intervient.
— Moi j’appelle Guy pour voir.
— Non, mais c’est pas Guy, Richard il dit que…
—Non, je sais très bien que…Non ! Non ! Mais, c’est Pierre !
Si c’est lui, il est là… Où il est ?
— Ben, il est à la “Russe”. (nom d’un emplacement)
— Et bé, c’est lui qui a tiré. C’est sûr.
— Oui ! Oui ! Ça venait d’en bas. (Paul rassurant)
— Non ! Non ! Oui, ça c’est sûr !
— Ça peut être de Flassan…(autre équipe de chasse dans le secteur)
— Non, non, non, non ! C’est quand tu as…Après là…je suis parti en courant justement au bord du rocher d’Élen pour voir s’il n’en arrivait pas d’autres. Est-ce qu’ils montaient, est-ce qu’ils descendaient, je n’en sais rien.
— Et ouais ! (Paul en conclusion, fataliste)
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Finalement, Pierre n’aura pas tiré ni vu quoi que ce soit, Richard non plus ni Guy, et c’est Rémy qui aura les félicitations de l’équipe. Les chiens ont tourné quelques minutes autour du sanglier mort en le mordillant comme une récompense à leur longue course. Épuisés, ils réintègrent le coffre de la voiture où une bonne gamelle d’eau fraîche les attend. Extrait d’un massif de buis le sanglier abattu est chargé sur le plateau d’une voiture. Pour rendre les honneurs à la bête noire, Georges coupe une petite branche de verdure et l’insère dans sa gueule. La mort de l’animal signe aussi la fin de la chasse. Il y a là quelque chose de tragique. Comment faire prolonger un moment d’intense émotion fait d’attente, de mystère, d’incertitude et d’envisager par la simple pression sur une gâchette d’en effacer toute la magie. Les plus belles chasses, ne sont-elles pas celles qui ne finissent jamais par la mort de l’animal en se perpétuant dans le temps et l’imaginaire ?
(A suivre)

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La partie de chasse (La menée)

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Le territoire de chasse de l’équipe occupe 300 hectares. Il est bordé d’un côté par la départementale qui monte au mont Ventoux et de l’autre par la combe de Canaud qui marque les limites de chasse de la ville voisine. Quelques mauvais chemins quadrillent les pentes et dessinent des transversales claires. Rien ici n’invite l’homme à s’y sentir à l’aise. Dans ce milieu asséché, même en hiver, fait de mille pierres instables et à la végétation impénétrable, les sangliers prolifèrent et y sont les plus heureux. Les buis forment une muraille verte impénétrable. Dans cette forêt épaisse ils s’y cachent, s’y déplacent à la barbe des chiens pourrait t’on dire, bien mieux que les cerfs tout empruntés qu’ils sont avec leur grande ramure. Il arrive bien souvent que devant les chiens, la bête noire ne veuille pas se lever et les affronte avec courage. Dans cette situation, au ferme, un sanglier bien armé devient très dangereux. Tout au long de sa vie, lorsque l’animal ouvre et ferme la gueule ses défenses s’aiguisent en permanence sur les grès (canines supérieures). Véritables lames de rasoir elles occasionnent des blessures parfois mortelles aux chiens. Ce matin, le chef de battue a défini une ligne là-bas, bien au-dessus de nous, le long d’un chemin et à la lisière de grands cèdres. La dizaine de chasseurs y est déjà postée depuis au moins une heure. Les chiens toujours en verve, paraissent monter rapidement vers eux. La passion de Georges, c’est avant tout la chasse au sanglier, mais son plus grand plaisir, c’est d’entendre ses chiens suivre une bonne piste en aboyant. Nous tendons l’oreille pour mieux apprécier la grosse voix caractéristique d’Éliott. C’est souvent lui qui précède les autres chiens. Leur course se dirige vers un point identifié sur la carte.
— La “Bosse” ! Claude y est placé. Si ça passe là, on va entendre tirer dans peu de temps.
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Et on attend. Un peu. Puis finalement un peu trop. Rien ne se passe, pas de détonation. Finalement, les chiens au dernier moment ont fait demi tour avant de franchir le chemin et d’arriver au chasseur posté.
— Les chiens reviennent. Ils n’ont pas sauté le chemin. Je le vois sur mon cadran.
— Le sanglier a dû sentir le posté. Et puis si ça se trouve, il a tellement d’avance sur les chiens, qu’ils ont perdu la trace. Quand ça bifurque trop comme ça, c’est parfois mauvais signe. C’est peut-être tout simplement un chevreuil qui est devant. On va monter voir Claude. Allez, on bouge !
On saute dans le Lada. Juste le temps de claquer la portière et c’est parti à fond. Enfin, presque à fond. Surtout en fonction des trous, des racines et des pierres qui entravent le chemin et font sauter le véhicule en tout sens. Afin de ne pas perdre la position des chiens, je dois changer la petite antenne du GPS par l’antenne extérieure. Pas facile de réaliser le branchement quand sur chaque bosse, le Lada fait un bond de cinquante cm. Les ceintures de sécurité sont là pour l’apparat. Il faut faire corps avec les secousses. Le moteur ronfle, ça accroche sous le plancher, ça cogne derrière, ça tape devant. Les branches nettoient la carrosserie, flagellent le pare-brise et les rétroviseurs passent à un cm des arbres. Les bruits viennent de partout. Et pourtant dans ce vacarme confus, Georges est encore capable de me dire :
— Tiens, je n’avais pas ce petit bruit ce matin !
Crise de rire !
Sur une partie plus calme, je parviens enfin à connecter la fiche mâle et femelle de l’antenne au GPS. Je retrouve le tracé des chiens.
En trombe, on arrive sur le premier posté. Moteur en route, Georges s’enquiert :
— Tu as vu quelque chose ?
— Moi, j’ai vu seulement passer les chiens. Ils aboyaient bien !
— Et tu n’as pas vu ce qu’il y avait devant ?
— Non, j’ai rien vu.
On repart. En remontant le chemin on fait la revue des chasseurs. Celui-ci a bien entendu les chiens, celui-là ne sait pas trop et tel autre a déjà quitté son emplacement.menee-01

Au poste de Claude, nous retrouvons Gérard le piqueur, complètement trempé et hors d’haleine. Mener les chiens dans ce terrain et cette végétation est une épreuve plus que sportive.
— Claude, qu’est-ce qui est monté vers toi ?
— Ah ! Je pense que c’est un sanglier. Les chiens sont venus jusque là. Ils menaient bien. Ils sont restés un moment à tourner devant, puis, ils ont fait demi-tour et ont repris la pente.
— De toute façon, les chiens n’aboient plus. Ils ont perdu la trace, c’est sûr. On va essayer de les arrêter et de les relancer.
Sitôt dit, sitôt fait. On saute dans le Lada, Georges, Gérard et moi. On détale au plus vite pour intercepter les chiens. De nouveau à trois devant, c’est maintenant Gérard qui se colle à la mauvaise place. Le GPS m’indique que les chiens, pour une fois ensemble, vont bientôt traverser le chemin sur lequel nous sommes.
— À combien ? Me demande Georges !
— Cent mètres devant. Ils arrivent sur la droite. Fonce, sinon on va les rater !menee-04
Dans la longue ligne droite en descente, devant nous apparaissent museau à ras de terre, un à un les quatre chiens. Ils furètent un peu à droite, puis à gauche comme pour retrouver une piste. La voiture est sur eux. Vite, s’éjecter et les accrocher par le collier avant qu’ils ne continuent leur course en sous-bois. Lorsqu’un chien chasse, tout à son affaire, il est impossible de l’arrêter ou de le faire revenir malgré les multiples appels. Nous avons de la chance. Ils ont perdu le pied et se laissent saisir sans problème. Les cages aménagées dans le coffre sont rouvertes et les chiens hissés dedans. En examinant le tracé sur le GPS, nous repérons l’endroit où le sanglier a dû sauter le chemin. Nous allons relancer les chiens de cet endroit.
(À suivre)

La partie de chasse (Le piqueur)

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Après le départ des véhicules, il y a un petit moment de flottement. Peut-être l’envie de savourer le silence revenu. À la barrière, nous ne sommes plus que trois. Georges le chef de battue, Gérard le piqueur et moi, sans oublier les chiens dans le Lada qui commencent sérieusement à s’impatienter. Georges étale sur le capot du véhicule un sac dans lequel il extrait quatre colliers GPS et une centrale de localisation. Il faut maintenant “habiller” chaque chien avec cet attribut électronique qui permettra de suivre leur parcours tout au long de la chasse. Le collier GPS représente une petite révolution pour le propriétaire des chiens. Les bêtes peuvent courir en toute liberté et aussi loin que possible en toute confiance. La crainte de perdre un chien est devenue inexistante. Il est possible de voir à tout instant où il se trouve, de visualiser son parcours ou de le masquer. Sur l’écran, un pictogramme affiche en permanence son activité. Chien en train de courir ou à l’arrêt. Il ne manque plus que l’indication du rythme cardiaque de l’animal et les calories dépensées. Heureusement, les bêtes ne se savent pas espionnées. Un numéro est attribué à chaque collier donc à chaque chien. Caneau aura le zéro, Ventoux le un et ainsi de suite. Les cages sont bien étudiées, une petite trappe permet de faire passer uniquement leur gueule pour leur poser le collier. Ça gesticule beaucoup dans la voiture. Géna tente de lécher le visage de Gérard qui ne semble pas lui témoigner la même affection. Éliott refuse de montrer sa tête. Ça gémi, ça aboie, ça peste, ça cogne contre la carrosserie. Georges crie un bon coup après les chiens. Le silence est immédiat ! Enfin, le haillon est refermé.le piqueur-02

À trois, on se serre à l’avant du Lada. Je me dévoue pour la mauvaise place. Je pose mon postérieur entre les deux sièges. Je ne sais pas exactement sur quoi je suis assis. J’ai une fesse dans le vide, le coccyx traumatisé par une partie contondante et la jambe bloquée contre le levier de vitesse. J’essaie de me tenir à la ceinture de sécurité côté chauffeur pour ne pas m’effondrer sur le tableau de bord. Je suis tellement compressé que mon bras droit est totalement immobilisé. On démarre. Georges essaie de passer la première :— Désolé de te caresser la cuisse, mais faut que ça passe !
Ça les fait rire ! Moi pas trop ! J’appréhende le moment ou on va rouler à fond sur le chemin plein de trous. Je serre les dents, mais surtout les fesses. On s’arrête 800 mètres plus loin au milieu des buis. Gérard descend et saisit son fusil.le piqueur-03 le piqueur-04Pendant ce temps nous délivrons enfin les chiens qui tournent quelques instants autour de nous pour uriner. Le piqueur remonte un sentier près d’un trou d’eau, en appelant les chiens. Ces derniers sillonnent au milieu des buis touffus à la recherche d’une odeur d’animal sauvage. Gérard les appelle pour les mettre sur le pied. En quelques instants bêtes et piqueur ont disparu dans l’épaisseur de la frondaison. Nous distinguons juste les grelots des chiens qui s’éloignent au fur et à mesure qu’ils prennent la pente. Avec Georges, nous montons inspecter le trou d’eau.
— Oh là là ! Regarde un peu le travail qu’ils ont fait. Il y  a eu de la visite ! Ils ont sorti presque toute l’argile du trou. Tu vois, les sangliers sont repartis par là. On voit bien les traces. Il me montre des branches basses toutes maculées d’argile grise encore fraîche.
Les sangliers sont bien venus cette nuit. Ils se sont baignés, roulés dans l’argile et frottés contre les chênes pour éliminer leurs parasites. Les nombreuses empreintes inscrites dans la glaise, sont autant celles des sangliers que celles d’un cerf qui a frotté ses bois contre un jeune arbre en arrachant toute l’écorce. Georges casse une petite branche de buis qu’il lance au milieu de la flaque.
— Comme ça, demain je saurai si quelque chose est passé cette nuit. De temps en temps, selon le vent, on perçoit par alternance le modeste son des clochettes. Je regarde le GPS et j’affiche le chemin que viennent de parcourir les chiens. Le chef de battue, au tintement des sonnailles et de leur direction n’est pas content :
— Les chiens semblent se diriger vers  Canaud. C’est pas bon ça. S’ils descendent dans la combe on est mal et pour les récupérer, on va encore rigoler. À tous les coups, ils vont remonter la pente de l’autre côté. S’il y a un sanglier devant les chiens, c’est ceux de Flassan qui vont tirer.
Sur le GPS, je constate que les chiens tournent en rond depuis quelques minutes. Soudain, l’un d’eux aboie distinctement :
— C’est Éliott ! me dit Georges, il a levé !
Les autres donnent immédiatement de la voix. Sur mon écran, le tracé est devenu plus rectiligne. Sans doute un sanglier est t’il vraiment devant les chiens. Finalement, ils n’ont pas sauté la combe. La chasse est lancée.
(À suivre)