La beauté de la guerre

Le 30 mai 1917 

Léonie chérie
J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre. 
Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.
Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.
Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.
C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.
Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.
Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

 Eugène ton mari qui t’aime tant.

 

 

 

 

 

 

 

 

12 réflexions au sujet de « La beauté de la guerre »

  1. Ce serait dommage que tu n’alimentes plus HumericBox de tes textes, tes montages…et tes réflexions sur des sujets aussi graves. On a tous plus ou moins eu dans notre famille un grand’père qui a vécu participé à cette guerre. Le mien y a sacrifié une grande partie de sa jeunesse….. mais ce qui est très triste ce sont toutes ces vies brisées, sans que ces hommes aient eu le choix…..
    Actuellement, l’ambiance est assez lourde. Mais apparemment les hommes ne tirent jamais -ou pas souvent- de leçons des horreurs du passé…..
    Merci encore pour cet article.

    • On a beaucoup parlé des commémorations du 11 novembre et beaucoup de victoire. On parle moins de ceux qui se sont élevés contre des ordres sanguinaires, peut-être parce que tout ce qui conteste l’ordre est source d’inquiétude pour le pouvoir. On le voit aujourd’hui dans des circonstances différentes. À part ça, j’ai tout de même noté que participaient au « Forum de Paris sur la Paix » une grande majorité de criminels de guerre, en toute hypocrisie. Je me demande donc si les discours aux « morts pour la patrie » de la part de nos « grands chefs » sont bien sincères. ;-))

      • En 2017 pour le centenaire du chemin des dames il y avait eu une évocation des mutineries qui avaient suivi cet échec sanglant du à des militaires incapables et qui ne comptaient pas la vie de leurs hommes; avec notamment une chorale qui avait chanté le chant de Craone en présence de F Hollande.

  2. Même si j’ai du mal avec ce thème ,
    le texte et les montages sont profondément bouleversant ,je n’ai pas de mots pour écrire je te dirais tout simplement MERCI

    • Oui, (je viens de relire son poème), et je te rejoins là-dessus. Il y a cette même tristesse ou déception noire, cet aspect dramatique pour un avenir qui est très incertain. Pour les illustrations, ce qui est étonnant c’est l’effet perçu par les montages. Quand tu prends les images séparément, à part la première image de poilus, tous les éléments n’ont aucun rapport avec la guerre. Mais l’ensemble en compagnie du texte crée une proximité évocatrice 😉

  3. On est déchiré quand on lit et et voit ces images , et quand je pense …. quand on était môme , on rigolait de tout ces anciens qui nous les brisaient avec leurs histoires de 14/18 ,
    souvenons nous des gueules cassées et leur loterie ,. On les voyait aussi à l’ entrée des magasins en fauteuils roulants; ces anciens de la guerre qui gardaient pour quelques centimes , les vélos, les poucettes …etc tu es un merveilleux illustrateur du ressenti humain et des montage sont sans mots, tellement ils sont juste et vrai … à bientôt Serge

    • Je me souviens aussi de vieux messieurs, des sébiles en fer qui sonnaient de quelques pièces récoltées en colportant les rues. J’ai aussi une image de rubans tricolores. C’est un peu flou chez moi. Tout comme toi, qui incarne par tes photos le souvenir du débarquement à Courseules, je tente de conserver une trace du malheur qui peut frapper à tout moment. À travers différents documentaires, j’ai entendu cela : « -il n’a fallu que quelques minutes, voire quelques heures pour que la première guerre mondiale se déclare ! » Quand on fait le décompte à partir de la mort de l’archiduc d’Autriche à Saravejo, c’est vrai que c’est allé très vite, car les « va t’en guerre » sont légion, toujours sur le qui vive et en ce moment, ça sent vraiment mauvais partout. Pour ma part, j’ai un petit sentiment de pessimisme !

      • Sur le sujet du déclenchement de cette guerre à lire de jean yves le Naour 1914 qui explique tout ceci très bien. A méditer car le risque existe fortement en ce moment.

        • Oui, c’est inquiétant partout dans le monde, tous ces gens qui ne se supportent plus.
          Je sens comme une volonté de certains pays d’aller au “clash”.
          Ici en France, on peut dire que le gouvernement fait un peu tout (volontairement ou inconsciemment) pour créer
          des tensions entre les populations. Ça favorise la montée des extrêmes et ça permet à pas mal de monde de crier sa haine.
          Ça sent assez mauvais d’une façon générale partout.
          Yves le Naour, je vais regarder. J’ai toujours été très sensible à cette guerre 😉
          Amitiés ;-))

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