La pauvreté si proche

Ce matin à la radio, j’ai entendu un journaliste qui annonçait qu’on avait découvert à Strasbourg une famille de « roms » qui vivait depuis 2 ans dans leur voiture. Comble de stupeur !!! Effrayant ce que l’on vit dans notre si belle France. J’ai cru un moment que le journaliste allait approfondir la dépêche, embrayer sur la misère qui se fait de plus en plus pressante en notre pays.

J’ai cru un moment – oh, un moment seulement – qu’en donnant la parole à la misère, un peu d’honneur allait être rendu aux milliers d’anonymes qui la vivent. Et bien non, vite fait bien fait, la dépêche suivante a avalé tout de go la précédente. Circulez, il n’y a plus rien à entendre. De temps en temps, les médias se focalisent sur un fait misérable qui sort de l’ordinaire. Car il faut du croustillant, du scoop pour attirer l’attention. C’est vrai, la pauvreté quotidienne, banale, c’est ennuyeux, c’est compliqué. Il vaut mieux ne pas trop en parler, ça donnerait le vertige à tout le monde. En parlant d’une famille de « roms » dans une voiture, l’exceptionnel éloigne le spectre de la misère quotidienne dans nos bonnes familles gauloises. Car celle qui progresse comme un cancer dans nos rues, dans nos villages et nos villes, la misère qu’on découvrait autrefois bien loin de nous, habite désormais souvent la maison d’à côté.pauvrete_02_281113

Les pauvres, l’Observatoire des Inégalités leur a consacré une étude dont les chiffres, sans concession, parlent d’eux-mêmes. En France, un individu peut-être considéré comme pauvre quand ses revenus mensuels sont inférieurs à 814 euros ou 977 euros selon la définition adoptée (1). En 2011 on comptait 14,4% de pauvres si l’on fixe le seuil de pauvreté à 60% du niveau de vie médian. Dans cette hypothèse la pauvreté touche près de 9 millions de Français. Ces chiffres ne tiennent pas compte des années 2012, 2013 où les inégalités n’ont pu que croître compte tenu de la forte accentuation du chômage. Le chiffre des chômeurs de longue durée, venu grossir le rang des pauvres a dépassé 2,1 millions de personnes en septembre 2013. Soit, une progression de 14% en 1 an.pauvrete_03_281113

Alors, parmi toutes les personnes que l’on croise, inconnues ou connaissances, combien font partie de cette masse silencieuse, de cette frange d’exclus. Retraités, ouvriers, agriculteurs, étudiants qui glanent sur les marchés comme certains petits vieux… aujourd’hui, la précarité peut toucher tout le monde. Il ne suffit plus de travailler pour échapper à la misère. Elle est le plus souvent vécue comme une honte par ceux qui la supportent. En plus de leur dénuement matériel et de leur détresse morale, certains ne se privent pas de les accabler de tous les maux possibles et de dénoncer le « cancer de l’assistanat ».

« Les pauvres font tout pour profiter au maximum des aides ! »
Un grand nombre de personnes éligibles aux aides, n’en fait pas la demande. 50% pour le RSA, 68% pour le tarif de première nécessité d’EDF, 50 à 70% pour les transports urbains. Le montant des aides sociales non réclamées par ceux qui y ont droit, atteint un montant de 11 milliards d’euros par an. Significatif.

« Les pauvres sont des fraudeurs ! »
Faux. Pour 60 millions d’euros de fraude au RSA détectés en 2009, on comptait plus de 200 millions d’euros de travail non déclarés par les entreprises, 370 millions d’euros de fraude douanière et  2,5 milliards d’euros de fraude fiscale. Où sont donc les tricheurs !!!

Lieux communs et idées reçues s’enchaînent :
S’ils sont pauvres, c’est de leur faute. S’ils sont à la rue, c’est qu’ils l’ont choisi. S’ils font des enfants, c’est pour les allocations familiales. Ce sont des assistés qui coûtent cher à la société. D’ailleurs, s’ils voulaient vraiment chercher du travail, ils en trouveraient. De toute manière, on gagne plus au RSA qu’avec le SMIC. Ils perçoivent des allocations alors qu’ils élèvent mal leurs enfants…etc.

ATD Quart Monde a publié un livret qui répond point par point à un grand nombre de ces idées reçues (la plupart calomnieuses) sur la pauvreté. « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté ».
Le livre.

Le 10 octobre dernier, lors de l’émission « Des paroles et des actes » de France 2, une chômeuse mulhousienne, Isabelle Maurer apostrophe Jean-François Copé. Elle raconte cinquante ans de galères, de précarité, de rage de s’en sortir avec les 470 euros par mois du RSA et de maigres petits boulots. Elle fit entendre avec dignité la voix des « pauvres », contre tous ceux qui les accusent de vivre en assistés, aux crochets des aides publiques.
La vidéo.

Lorsque l’on est confronté de loin à la pauvreté des autres, celle-ci reste indolore, inodore.  Il faut l’approcher de près pour en reconnaître la monstruosité :  l’isolement par la perte des amis, du manque d’accès à l’information, d’une situation géographique excentrée, de la pénurie des biens de première nécessité, du manque de respect et de l’absence de perspective d’avenir car bien souvent les enfants héritent de la précarité de leurs parents.

J’aurai une profonde pensée pour un vieil ami éleveur de moutons, malade, isolé dans sa montagne et enfermé dans la solitude du chagrin. Demain matin il fera trois pas vers la fenêtre pour faire son café. Il s’émerveillera sûrement un instant sur la beauté du ciel puis se retournant, se dirigera vers la cuisinière en sombrant dans l’apathie. Comment vivre heureux avec 420 euros de retraite par mois.

(1) La définition de la pauvreté :
Depuis 2008, l’Insee utilise la définition européenne de la pauvreté. Auparavant, le seuil de pauvreté le plus souvent utilisé était équivalent à la moitié du revenu médian, revenu qui partage en deux la population, autant gagne davantage, autant gagne moins. Mais dans les comparaisons européennes, le seuil le plus souvent pratiqué se situe à 60 % du revenu médian. Ce saut de 50 à 60 % change tout : il fait augmenter le seuil de 814 à 977 euros (pour une personne seule), le nombre de personnes concernées de 4,9 à 8,8 millions et le taux de 7,9 à 14,3 %.
Le seuil de pauvreté désormais utilisé est équivalent à 60 % du revenu médian. Ce revenu est de 1 628 euros pour un célibataire. Le seuil est donc de 977 euros pour une personne seule (60 % de 1 628 euros). Selon les conventions de l’Insee, ce même seuil est de 1 466 euros pour un couple sans enfants et 2 052 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. A ces niveaux de vie, on se situe au double du revenu de solidarité active : 492 euros pour une personne seule, 739 euros pour un couple sans enfant, 1 035 euros avec deux enfants. Le seuil de pauvreté à 60 % prend en compte des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart monde », aux milieux sociaux très modestes.