Côte à côte

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Sur l’estran désormais abandonné au vent et à la vague, les grains de sable glissent et effacent promesses et espoirs. Qu’emporte l’océan, des misères et des joies dans son tumulte par delà la ligne d’horizon vers un pays indécis aux nouvelles couleurs. Que chaque syllabe prononcée, que chaque mot calligraphié soient l’accomplissement d’un destin unique. Que les prophéties d’un jour meilleur émergent au point de l’aube et se renouvellent à chaque flux. Sur l’estran de nouvelles promesses sont inscrites, toujours. Elles naviguent enfourchant amoureusement la crête écumeuse de l’océan. Et parfois sur la roche, une vague dépose dans un fracas de neige les bribes de vœux encore tout frais. Alors que le soir pousse à l’ouest un soleil fatigué, les dernières lueurs font scintiller sur le sable tiède le ventre nacré de quelques coquillages.

(Peintures technique mixte : encre, acrylique, huile. Format 50×65 cm)

Morbihan 2021

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Bientôt la fin septembre, signe de mon retour en région parisienne et l’adieu aux paysages du Morbihan. Avec une connexion internet au débit aléatoire, j’ai dû mettre de côté une bonne partie de mes peintures que je livre aujourd’hui aux flux indiscipliné. Pour le coup, ça fait un nombre conséquent de peintures. Une bonne partie des séquences où la mer est présente ont été réalisées en dehors des mois les plus touristiques de l’été. Juillet et août rassemblèrent ici toute une société d’arthropodes. Plages envahies d’insectes à deux pattes, chenilles randonneuses sur le sentier des douaniers, mille pattes motorisés formant une cohorte malodorante à toutes les croisées. C’est comme d’habitude à ce moment là que je me tourne vers l’intérieur des terres, la campagne fraîche aux senteurs odorantes et naturelles. Je reste plus que jamais fidèle à la peinture en plein air pendant ces mois passés dans le Morbihan. Je maintiens au maximum des séances sur le motif d’une durée n’excédant pas deux heures et je réduis au maximum les reprises.

Réflexions

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Que c’est une chose charmante
De voir cet étang gracieux,
Où, comme en un lit précieux, 

L’onde est toujours calme et dormante !

Mes yeux, contemplons de plus près 

Les inimitables portraits 

De ce miroir humide ; 

Voyons bien les charmes puissants 

Dont sa glace liquide 

Enchante et trompe tous les sens.

Déjà je vois sous ce rivage 

La terre jointe avec les cieux 

Faire un chaos délicieux

Et de l’onde et de leur image.

Je vois le grand astre du jour

Rouler dans ce flottant séjour 

Le char de la lumière ; 

Et sans offenser de ses feux 

La fraîcheur coutumière,

Dorer son cristal lumineux.

Je vois les tilleuls et les chênes, 

Ces géants de cent bras armés,

Ainsi que d’eux-mêmes charmés, 

Y mirer leurs têtes hautaines ; 

Je vois aussi leurs grands rameaux 

Si bien tracer dedans les eaux 

Leur mobile peinture, 

Qu’on ne sait si l’onde, en tremblant, 

Fait trembler leur verdure, 

Ou plutôt l’air même et le vent.

L’étang de Jean Racine (Extrait)

Vieux cœur

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La maison dort sous les gouttes. Mélody Gardot me chuchote des mots d’amour si doux. De son gros ventre, une contrebasse expulse en vibrant ses notes suaves. Au grenier une rafale s’infiltre par une ouverture. Surprise, la charpente craque. De gros nuages aux nuances subtiles de l’acier, comme dans un cadre mouvant, défilent par delà les toits. À l’intérieur un mince filet d’air se faufile et fait trembler un voilage, vaciller une flamme. Une goutte sur l’aluminium de l’évier chronomètre le temps qui passe. Inexorable. Le fumet de mon thé noir envahit la pièce et laisse échapper un subtil parfum d’orange. Le jour se lève doucement. Dans la pâleur du petit matin, les chaudes lumières perdent conscience. Le bleu revient combler l’espace de la nuit. La maison commence à s’animer et les tendres pensées des enfants, à jamais gravées, emplissent de leur innocente affection mon cœur vieillissant.

Il pleut, il mouille.

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Premières séances de peinture sur le motif en Bretagne. Renouer avec la réalité après plusieurs mois d’arrêt me demande toujours un certain échauffement. Au début tout me paraît compliqué, trop grand pour moi. Devant mes yeux le paysage se déroule en cinémascope  et j’ai bien du mal à sélectionner dans ce qui me semble être un grand fouillis, un sujet digne d’intérêt. Tant de verdure partout qui foisonne. Il faut que je me concentre sur un endroit. Comme point de départ je cherche souvent un arbre singulier ou dominant par sa forme, sa couleur, à partir duquel je vais composer ma peinture. L’arbre c’est ma béquille, mon homme de base en quelque sorte. Parce que je peignais sa maison, une femme m’invite à visiter son jardin afin d’y trouver des sujets à peindre. “Vous pouvez venir peindre quand vous voudrez !” me dit-elle.


Mais son jardin ne m’offre pas des points de vue intéressants. Des randonneurs quittent un moment leur circuit pour voir ce que je peins. Nous échangeons quelques propos sur l’art sans précautions particulières. Nous sommes tous vaccinés et nous goûtons une certaine liberté retrouvée. Sur le chemin qui mène à un champ cultivé, le propriétaire apparaît et me fait la conversation à propos de tout et de rien. Les jeunes qui passent en vélo me saluent sans ralentir. Trop pressés comme souvent. Le temps varie beaucoup en ce début mai. Ciel bleu, soleil, ciel gris, nuages, averses se succèdent. La météo s’amuse avec mes nerfs. Quelques gouttes déclenchent immédiatement le rangement du matériel. Par forte pluie un hangar ou une remise peut me sauver la vie. Rester, quitter les lieux, attendre, reprendre le pinceau. Je cultive l’hésitation. Comme toujours, je reste fidèle à une peinture peu finalisée, à l’aspect assez “brut” et je tente de ne pas passer plus de deux heures sur le sujet.

Reliquat Morbihan

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Je solde sous forme d’une grande galerie un reliquat de peintures réalisées dans le Morbihan. Je vous épargne la masse de dessins réalisés conjointement aux peintures. Tout cela n’étant plus d’actualité pour moi, je dois dire que mon intérêt artistique est aujourd’hui dirigé vers d’autres sujets. Ayant été testé positif au Covid 19, les sujets de grand air ont perdu beaucoup de leur saveur. La figure humaine plus facilement exploitable dans mon environnement de “surconfiné”est devenue incontournable dans mes objectifs.

J’avais commencé dans un camping désaffecté à travailler une série sur la dégradation des biens. Je n’ai pas eu le temps d’approfondir la démarche. Je dirai que j’en suis resté uniquement à la marge, sans vraiment en avoir saisi l’essentiel. À poursuivre si tant est que la prochaine fois il existe quelques éléments encore visibles.

Métairie de Kercadio

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Voile morne et gris, impalpable, tu me transis jusqu’aux os. Tu inondes le moindre espace de mes pensées. Tu convoites de ton humide haleine tout ce que tu imprègnes. 
Dans ta nébulosité glaciale se dessine la maison de quelque gaillard qui a déposé là, car trop pressé de fondre sur quelque ripaille alcoolisée, son plus beau costume. De la porte d’entrée, depuis longtemps il en a oublié la clé et aussi l’usage tant et si bien que chacun peut désormais envahir son logis à tout moment. 
Quand l’hôte se retire brutalement du foyer, et laisse à l’irrespectueux passeur sa demeure béante, offerte au bord de la route comme une prostituée attisant le regard, c’est l’occasion d’assouvir sa fringale dévastatrice.
Comme une panse éventrée, une alcôve vomit un flot de bouteilles sur un parquet gris de terre et de merde. Quand je vous disais que le gaillard ici, devait être un sacré cuitard. Malgré cet étalage inattendu et généreux, aucune d’entre elle ne semble avoir trouvé preneur. Quel poison sirupeux et mystérieux, emplit donc ces chopines encore encapsulées ?

Dans les pièces misérables de leur nudité, badigeonnées à la chaux, torchées de poussière grise et de moisissures, des étoffes autrefois maîtresses pendent ou se lovent dans un coin à la manière d’un serpent assoupi. 
Dans l’attente de l’effondrement du plancher supérieur, s’infiltrant par des fenestrons aux allures de meurtrières, les ombres et les lumières s’amusent en sous-sol. Des croûtes s’amoncellent formant une carapace, imitant la peau d’un monstre préhistorique. Tant d’animaux d’un bestiaire fantastique peuvent se cacher dans des alcôves sombres !

C’est le refuge du maudit, de la part occulte qui demeure dans les bas fonds avec son cortège de férocité et d’horreur. Des liens avoisinent une chaise branlante. Une chemise piétinée, maculée, gît abandonnée. Empreinte blafarde d’une âme peut-être à la recherche de son être. Quel drame serait donc survenu dans cette antre ? Les murs en ont t’ils gravé la mémoire ?
Dans ce pays de contes et de légendes, je ressens soudain le poids d’une réalité qui se dérobe. Mon esprit tout entier plein de certitudes, s’en trouve brutalement étourdi et profondément confus. Sans attendre d’autres altérations, je me projette au-delà du perron dans l’humeur invariablement poisseuse du dehors.

Été 2020 (3)

Ria d’Étel près de Nestadio.

Après les mois de juillet et d’août envahis par des vacanciers déconfinés en manque de liberté et à la recherche de grands espaces, le Morbihan a retrouvé un peu de calme. J’ai profité du mois de septembre pour explorer une certaine partie des paysages de la rivière d’Étel.
La rivière d’Étel ou ria d’Étel est un petit fleuve côtier du Morbihan, qui coule dans un aber, c’est-à-dire que sa vallée profonde est envahie par la mer Atlantique à marée montante. Mer et rivière forment une baie longue au total de 35 km parsemée d’îlots plus ou moins recouverts. Du fait des marées, des volumes d’eau importants entrent et sortent de cette nasse. La ria produit des courants très violents. À l’embouchure de la rivière, la barre d’Étel, un banc de sable sous-marin formé par le croisement des courants, rend la navigation très difficile. En atteste ce drame qui reste dans la mémoire des plus anciens.
Le 3 octobre 1958, Alain Bombard se rend à la barre d’Etel pour tester un nouveau type de radeau de survie. Un rouleau provoqué par la barre retourne l’embarcation. Le canot de sauvetage venu à son secours chavire aussi. Quatre personnes périssent parmi les occupants du bateau de Bombard et cinq parmi les sauveteurs.

Mais la ria d’Etal au delà de la frontière avec l’océan est un mode à part. C’est un havre de paix et de calme où les eaux semblent glisser lentement sur les estrans au gré de chaque mouvement marin. Les chemins sont pris de tournis et ne comptent plus les tours et le détours, longeant au plus près les avancées et reculées des terres. D’une route ou d’une voie carrossable, il me faut faire bien du chemin à pied, chargé de tout mon matériel pour m’installer au plus sauvage. Je profite aussi des lueurs de l’aube, des levers du jour roses et jaunes dans une quiétude incroyable juste troublée par quelques cris d’oiseaux de mer.

Curieux de me confronter à un sujet plus dynamique, peut-être par lassitude du calme bienveillant de la ria, j’ai posé ensuite mon chevalet aux Roches du Diable à Guilligomarc’h. Au milieu d’un énorme chaos granitique, coule l’Éllé, rivière impétueuse et torrentielle dont les eaux fraîches ne cessent de se fracasser contre les rochers aux formes étranges qui – dit la légende – étaient autrefois la propriété du Diable.

Pour la partie technique, toujours la même difficulté de peindre sur le motif en raison de la lumière qui change bien plus vite qu’il m’en faut pour rendre l’aspect. De ce fait, chaque peinture est réalisée en une seule séance n’excédant jamais trois heures. Comme à chaque fois, j’ai dû m’adapter à ce problème de timing en essayant de garder en mémoire tout au long de la séance, ma toute première impression.

Été 2020 (2)

(Série 2, campagne et monotype)

Pas de discours car il n’y a pas grand chose à dire. Un peu de verdure, la campagne, le parc alentour et des monotypes toujours réalisés avec les moyens du bord. Côté climat, la Bretagne ne tient pas ses promesses et le Morbihan encore moins. Il fait chaud, très chaud en ce moment et les sorties peinture ne se font que le matin tôt à la fraîche. L’après-midi il est impensable de sortir ses tubes, même à l’ombre. 

Été 2020 (1)


(Série 1 côte sauvage de Quiberon)

Il existe une grande différence entre le Morbihan que je connais en avril/mai ou septembre et le même Morbihan en été. En juillet/août comme ailleurs, la région devient le lieu privilégié de hordes envahissantes chaussées de tongs plastique et enduites de crème solaire. Il faut s’éloigner des côtes et des plages de sable blanc pour trouver un peu de calme et ressentir enfin les odeurs naturelles. Pas de chance pour moi qui ai décidé de peindre la côte sauvage de Quiberon comme je le fais systématiquement à chacune de mes visites ici. Une seule et rectiligne route transporte dans un sens et dans l’autre matin et soir des milliers de véhicules, mélangeant sans distinction les autochtones pressés et les “tongs” indolents. Inutile de vous dire que cette route est un enfer et que pour parcourir chaque jour quelques kilomètres, qui relie la terre à la presqu’île, il faut n’avoir aucun rendez-vous urgent. L’heure de départ est certaine, celle d’arrivée est hypothétique. La seule alternative valable et éprouvée que j’ai adoptée, c’est de me trouver face à la mer, matériel en place dès 7h30 et d’organiser mon retour avant 11h. Évidemment, il ne faut pas trop traîner le pinceau en main. Toutes les peintures de petit format sont des pochades impressionnistes réalisées en 1 ou 2 h maximum. Une bonne séance me permet de peindre 2 sujets à la suite. Lorsque les touristes sont trop nombreux sur le chemin côtier ou que les parkings “squattés” par ces foutus camping-cars sont inaccessibles, je me tourne vers la zone dunaire délaissée par tous…à part les promeneurs de chiens. Je me suis rendu compte que la plupart de mes peintures représentaient la falaise à gauche et la mer à droite. Ce choix est la plupart du temps conditionné par la météo, la couleur du ciel, la hauteur du soleil qui crée des zones d’ombre et de lumière. Et puis il y a souvent du vent. Lui tourner le dos est aussi une bonne raison pour se positionner.