Du vert mais pas que…

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Parmi la gamme chromatique allant du jaune au violet, le bleu est la couleur préférée des Occidentaux. Viennent ensuite le rouge et le vert. Le jaune ne semble pas retenir beaucoup de suffrages.
C’est autour du vert que je porterai mon attention. On ne le sait peut-être pas, mais le vert fait partie de ces couleurs historiquement maudites. Au XVIe siècle, le pigment vert était chimiquement instable et difficile à créer. Cette couleur était issue de l’oxydation de lamelles de cuivre avec du vinaigre, du citron ou de l’urine. Ce vert-de-gris obtenu s’il suffit à imiter la couleur verte, n’en est pas moins corrosif et contaminant pour les couleurs voisines ainsi que toxique puisqu’il se transforme en un poison extrêmement violent. Au XVIe siècle, le comédien qui jouait en vert, ne portait pas un costume teint en vert, mais un costume littéralement peint en vert-de-gris.
Plusieurs comédiens moururent empoisonnés mais personne ne comprit que la peinture en était vraiment la cause. L’idée se répandit que le vert était une couleur maudite et elle fut bannie progressivement des scènes de théâtre. La légende ne s’arrêtera pas là puisqu’au XIXe siècle, la malédiction du vert prend un nouvelle tournure. Ce n’est plus le vert-de-gris qui est en cause, mais celui à base d’arsenic. On se sert de cet élément chimique pour fabriquer teintures et peintures vertes en décoration, dans le mobilier, ou objets de la vie quotidienne. Ces produits inodores étaient extrêmement dangereux puisqu’ils exhalaient, en présence d’humidité, des vapeurs nocives qui provoquèrent de nombreux accidents et ne firent qu’amplifier la méfiance vis à vis de cette couleur. Il est possible que Napoléon en ait été victime à Sainte-Hélène. Aucun historien ne croit plus que l’empereur ait volontairement été empoisonné, mais plusieurs chercheurs soulignent que les pièces de la maison où il vivait étaient tendues de vert – sa couleur préférée – , le dangereux “vert de Schweinfurt” mis au point en 1814 par dissolution de copeaux de cuivre dans de l’arsenic. D’où sans doute une explication à la présence de traces d’arsenic dans les cheveux et sous les ongles de l’empereur défunt.
(À lire l’excellent livre de Michel Pastoureau, Les couleurs de nos souvenirs.)

Si en peinture, la constitution du vert ne présente pas de toxicité particulière et n’endosse plus la moindre malédiction, elle demeure pour beaucoup une couleur délicate à mettre en œuvre. Pour un peintre de paysages la saison fatidique est celle qui se situe entre la fin du printemps et les prémisses de l’automne. C’est à ce moment là que la nature explose dans un foisonnement de verts de toutes sortes. Si nombreux et souvent si proches selon les différentes essences d’arbres dressés sur les prairies aux herbes survitaminées. Comment rendre toutes ces nuances qui changent en permanence au gré du nuage qui musarde ou du soleil qui place les ombres tantôt à droite, tantôt à gauche. Là, le peintre aurait tendance à mettre en regard ces misérable capacités d’observation et la force évocatrice de la nature. Comment rendre tout ça, sans en faire un vulgaire plat d’épinards. Je ne passe pas de la peinture à la cuisine – bien que la cuisine soit aussi un art – sans intention. Mais la hantise du coloriste est bien de se rendre compte que son paysage et particulièrement ses verts ressemblent indéniablement à la couleur des épinards. Rien de pire ! La “couleur épinard”, c’est un peu la couleur directement sortie du tube, une couleur non modulée, non travaillée, qui manque de finesse et ne correspond qu’à une observation insuffisante. Je ressens une certaine angoisse chaque fois que je dois planter mon chevalet devant un paysage tout de vert revêtu. Le niveau me paraît infranchissable au premier abord, il me faut apprivoiser le lieu, l’espace, les sonorités, les couleurs…
La proximité des nuances fait que l’œil se perd très vite dans un massif entièrement vert. Généralement, je fixe mon attention sur un arbre particulier qui constituera un axe principal. Celui-ci me servira de couleur de référence à partir duquel je vais organiser toutes les autres couleur. Je vais faire un va et vient visuel permanent pour donner à l’ensemble de la peinture, une cohérence, une harmonie qui, même si elle ne représente pas la réalité, devient sa propre réalité. Le plus difficile est d’appréhender la verdure qui se fond dans les bleus avec l’éloignement. Cézanne a longuement travaillé cet effet de vibrations dans les lointains. C’est dans une forme plus moderne et plus réaliste qu’Israël Hershberg s’est intéressé à ce phénomène de profondeur et de voile atmosphérique.

Cézanne, la montagne Sainte-Victoire.

Israël Hershberg, les Sabines 2014.

Il faut avant tout chose se focaliser sur un sujet. Bien souvent, je ne recherche pas le sujet original qui risque de constituer ce que j’appellerais l’aspect « carte postale ». Les poncifs traditionnels existent en photo comme en peinture. Certains en vivent et très bien, pour continuer à défendre leur position. Le joli petit village avec les fleurs au premier plan (le tout bien « léché » ou traité « au couteau », dont les couleurs brutales, happent l’amateur d’art qui confond peinture et imagerie), reste le modèle favori. Mes préférences thématiques, si elles ne me sont pas exclusives, résultent d’une façon de voir la nature de façon très naturelle, comme au cours d’une promenade. Le regard se pose ici sur un coin de campagne, ou là sur un bosquet parceque nous sommes entrés en résonnance avec ces éléments d’apparence anodine. C’est ce choix que je privilégie. Celui de ne représenter que des endroits dépourvus de tout intérêt « pittoresque ». Éviter l’attrait « forlklorique ». Tenter de donner l’attention à la peinture elle-même et non pas au sujet ou à l’objet représenté. Il en est de même pour les éléments des natures mortes (je préfère l’appellation anglaise « still life) qui me proposent une vision du quotidien à la place de tables chargées de fruits, de fleurs et de victuailles dont le passé nous a habitués. La chaise de Mathieu Weemaels, le plat vide de Michael East, ou le lavabo d’Antonio Lopez Garcia sont des objets du quotidien entrés dans la vision et la préoccupation des artistes d’aujourd’hui. Leur qualités picturales et leur valeur artistique ne peuvent être contestées.

Mathieu Weemaels.

Michael East.

Antonio Lopez Garcia.

Je ne cherche pas à séduire par une série d’artifices qui flattent l’œil d’un large public. On peut me le reprocher. Mais cela ne constitue pas une charge suffisante pour me faire changer de direction. L’idée est de se démunir de tout ce qui pourrait être mineur, qui pourrait troubler ou divertir l’observation. Une barrière d’arbres mêlés sans distinction, un fourré ou un lointain anonyme font l’affaire. Un sujet à l’apparence banale ne contient plus que l’essentiel à étudier, les formes et les couleurs. Le fait d’en décider la représentation lui fait perdre son rôle d’élément de piètre importance et lui confère le statut de modèle privilégié. Souvent, je pense à quelques grands peintres dont je pourrais faire référence tant leur travail fut pour moi en son temps un modèle. Corot le “moderne” avant l’heure par le synthétisme et cette force tranquille qui émane de ses paysages. Cézanne pour la touche de couleur qui construit ses paysages comme un maçon construit sa maison. Bonnard dont la couleur magique transfigure la moindre vue en un mirage féérique digne du Magicien d’Oz. Et désormais tant d’autres contemporains qui, s’ils ne sont pas des maîtres « muséifiables », sont d’excellents peintres. 

Corot.

Cézanne.

Bonnard.

L’observation du sujet verdoyant est un bon exercice pour former son œil. Les nuances sont subtiles, teintées de bleu, de jaune, de gris, d’argent pour certains feuillages. Je n’ai jamais eu le sentiment devant un paysage de me dire : “voilà, c’est un tableau fini !”. J’ai toujours envisagé le paysage comme une série d’études à chaque fois prolongées. Le premier aidant au passage et au perfectionnement du second et ainsi de suite avec des allées et venues incessantes, soit en progression, soit parfois avec des retours spectaculaires.
Certaines peintures, sont pour moi des marqueurs importants. Ainsi ce petit paysage de quelques centimètres carrés, réalisé en pochade en moins d’une heure, est le résultat d’une vision du lointain dont je n’avais jamais fait cas jusqu’à présent. J’ai été surpris de constater combien, en scrutant l’horizon, l’œil finit par discerner volumes, plans étagés en profondeur, qu’il est si difficile de rendre par la couleur en raison du voile atmosphérique. La taille du format m’empêchant de pousser bien loin la réalisation aussi bien sur l’aspect des formes que de la couleur, il me faudra revenir sur le sujet.

Environs d’Herbeville, août 2017.

Alors, certains pourraient se dire pourquoi s’ennuyer autant et vouloir toujours s’approcher au plus près de la vérité de choses, maîtriser la couleur, la forme, le vide. Pourquoi expérimenter sans cesse, et estimer que ce n’est jamais fini… À ceux là, je n’ai aucune réponse à offrir. Prendre un pinceau n’est pas un acte innocent et chacun doit trouver sa propre réponse. Quelqu’un d’autre que moi a dit ceci :
“J’essaie de faire ce que je ne sais pas faire, c’est ainsi que j’espère apprendre à le faire.” C’était tout simplement Pablo Picasso.Peintures et dessins récents :

 

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Gerberoy l’authentique

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Il faisait bien froid ce matin là et le ciel encore couleur d’acier pesait glacialement sur Gerberoy. J’empoignai mon appareil photo, en songeant combien ce petit village du pays de Bray m’était apparu chaleureux au printemps, avec ses ruelles gorgées de fleurs qui s’accordaient si bien avec les vieilles maisons d’inspiration normande. Convaincu que la matinée allait être rude, j’enfilai trois polaires les unes sur les autres et mon vieux bonnet vint recouvrir mon crâne déjà partiellement figé.

Gerberoy est un magnifique petit village tout proche de Beauvais et à quatre-vingt kilomètres au nord ouest de Paris. Une rue principale, traversant le village, dessert des ruelles pavées, bordées de vieilles maisons de bois et de torchis, qui semblent ne pas avoir changé depuis le 17 ème siècle. Il faut dire que la petite cité, qui conserve quelques vestiges de remparts, a vécu maints tourments historiques dont ceux de la guerre de cent ans. Tout est silence ce matin. Pas de cris d’enfants joyeux à l’heure de l’école. Beaucoup de maisons aux volets fermés semblent endormies pour l’hiver. C’est aussi l’un des plus petits villages de France avec moins de cent habitants, une démographie en baisse et une population relativement âgée. Pourtant, la place connaît bien des temps forts grâce à de nombreuses animations. C’est un peu comme un cœur qui vit au rythme de ses battements. Temps forts et temps de repos. Bien des manifestations, bien des animations sont programmés toute l’année.
le-sidaner-01L’événement le plus important qui attire sans doute le plus de monde est la Fête des Roses. Une fois par an, (le troisième week-end de juin), Gerberoy fête son emblème. La journée est dédiée à la rose et chacun peut déambuler dans les ruelles comme dans un immense jardin embaumé. Roses et hortensias s’étalent à foison et exhalent leur subtil parfum pour le plus grand plaisir visuel et olfactif des amateurs. Et c’est bien grâce à un peintre que cette tradition perdure depuis  1928. À l’instar d’un certain Claude Monet, Henri Le Sidaner cherche une maison à la campagne pour y produire une peinture toute intimiste. Il se fixe à Gerberoy dans l’ancienne maison des religieuses. Il transforme le verger en jardin qu’il ne cessera d’agrémenter, construit sont atelier d’artiste, crée une roseraie…et s’implique au plus près dans la vie des villageois, les incitant à planter fleurs et arbres, allant jusqu’à les conseiller pour les couleurs des façades de leurs maisons. Il crée en 1909 la société des amis de Gerberoy qui devient l’une des premières associations de sauvegarde du patrimoine en France. Cet embellissement du village est un héritage qui se perpétue encore aujourd’hui.
le-sidaner-04Pour l’heure, le village aux ruelles glacées et venteuses est désert. Je passerai deux heures solitaire, déambulant  parmi les rosiers transis et les hortensias fanés. Village endormi, village figé, je voulais des images absentes de toute vie, de tout signe de vie moderne. J’ai bien entraperçu ici ou là quelque antenne de télévision, et aussi quelque engin à quatre roues…mais j’ai pu pendant quelque temps m’imaginer avoir fait un retour vers le passé. En quittant Gerberoy et son silence, la vie m’apparut sous la forme d’un petit troupeau de moutons qui vint vers moi et après quelques familiarités, chacun s’en fût de son côté du grillage.

Pour en savoir plus :

Aquarelles en Morbihan

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Les grands godets porcelaine Winsor & Newton, plus pratiques pour les grands formats.

Le Morbihan m’aura permis d’entrevoir et de m’essayer à l’aquarelle sur d’autres paysages que ceux de la région parisienne. Paysages aux ambiances mouvantes, changeant au rythme de l’avancée des nuages. Course contre la montre pour s’installer et remballer tout le matériel avant la prochaine averse. Calcul des heures de marée, qui influence la lumière, les couleurs et que l’on doit respecter sous peine de finir les pieds dans l’eau. « N’est-ce pas Élisabeth ? ».

En bord de mer ou dans la campagne, la tranquillité du peintre.

En bord de mer ou dans la campagne, la tranquillité du peintre.

L’aquarelle, c’est bien le jeu de l’eau…mais point trop n’en faut ! Je suis resté fidèle à mes gros godets procelaines et mes gros pinceaux. Un choix raisonné pour travailler sur des grands formats (50 x 60) sans trop tomber dans le détail. Le bilan est plutôt positif puisque je peux comptabiliser une douzaine de peintures sur deux semaines de travail. À renouveler donc.

Fin d’automne

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C’est l’heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain.
A travers la brume automnale
Tombent les feuilles du jardin.

Leur chute est lente. On peut les suivre
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre,
L’érable à sa feuille de sang.

Les dernières, les plus rouillées,
Tombent des branches dépouillées ;
Mais ce n’est pas l’hiver encore.

Une blonde lumière arrose
La nature, et, dans l’air tout rose,
On croirait qu’il neige de l’or.

François COPPÉE (1842-1908) Le Cahier rouge

Tout est dans tout.

Une balade est comme un film qui se déroule en situation réelle. Sur le parcours on accumule un certain nombre de détails qui paraissent dissociés, sans lien entre eux. La ballade, c’est une bonne occasion pour faire quelques images. Saisir un bout de paysage ici, un morceau de route là. On peut se demander quelle relation ces images perçues et enregistrées, peuvent avoir avec un monde qui est en même temps passé et d’avenir. Quelles questions peuvent-elles éveiller en nous ? Et quelles réponses sous forme de légendes pourrions nous appliquer sous chacune des images ? Chacun apportera ses propres réponses, selon sa culture, son sentiment, ses connaissances. En tout cas aucune image n’est réellement silencieuse.

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Grande banlieue.
En semaine, les Franciliens consacrent en moyenne 82 minutes par jour à se déplacer
Sur l’ensemble des déplacements effectués quotidiennement par les Franciliens, 19 % le sont par des Parisiens, 37 % par des habitants de la petite couronne et 44 % par des habitants de la grande couronne. Les déplacements consacrés au travail représentent 40 % du temps que les Franciliens passent à se déplacer. Cumulés avec les études, c’est environ la moitié du temps de déplacement quotidien qui est absorbé par des déplacements contraints en termes d’horaire et de fréquence.

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Gros Moulu.
Je conserverai un mauvais souvenir de la campagne autour de Gros Moulu. Chemins défoncés, remplis d’eau, boue glissante et pentes abruptes. Pas âme qui vive en ce vendredi de novembre gris et froid. Dans le village, même pas un voilage qui se soulève pour dévisager un étranger qui cherche son chemin. Rien, même pas un chien. Le seul sur pattes encore dehors…c’était moi !

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Grosse tension.
La consommation d’énergie finale dans le monde en 2009 est de près de 8,4 milliards de tonnes d’équivalent pétrole Elle a augmenté de plus de 40% entre 1990 et 2008. Les autres estimations placent la consommation mondiale d’énergie à 12,2 milliards de tonnes équivalent pétrole. La consommation énergétique mondiale va exploser : on estime que les besoins énergétiques mondiaux vont représenter plus de 14 milliards de « tep » par an en 2020.

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Le grand chemin.
Un chemin d’exploitation est un chemin privé. Les propriétaires peuvent l’interdire au public. Dans ce cas, il leur est nécessaire de mettre à l’entrée du chemin un panneau « Interdit à tous véhicules sauf riverains ». Il peut être ouvert à la circulation publique sous réserve du consentement de tous les propriétaires desservis. Dans ce cas, les règles de la circulation publique s’appliquent. Les propriétaires dont les biens sont desservis par le chemin doivent contribuer aux travaux nécessaires à leur entretien et leur mise en état de viabilité. Leur responsabilité conjointe et solidaire peut être engagée en cas d’accident provoqué par un mauvais entretien du chemin.

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Gros dégueulasse.
Chaque année en France, un habitant produit 354 kg d’ordures ménagères. Les calculs sont réalisés par l’Ademe à partir des tonnages des poubelles des ménages (hors déchets verts) collectées par les collectivités locales. On peut aussi, comme le fait Eurostat afin d’effectuer des comparaisons internationales, évaluer la quantité de déchets municipaux par habitant. La quantité produite monte alors à 536 kg par an, et intègre en plus des déchets des ménages, ceux des collectivités et également une partie des déchets d’activités économiques.

Cul Froid

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Le petit matin est gris, poisseux, de cette humidité lourde qui pénètre lentement jusqu’au plus profond des os. J’espère une lumière qui finalement n’arrivera jamais.
Près de la ferme et tout le long du chemin qui borde la bergerie et les prairies, le sol exhale des odeurs animales. Je saute d’une zone herbeuse à une autre. J’évite les flaques jaunâtres colorées de purin et les mottes de boue grasse que les tracteurs ont propulsé sur les bas-côtés. Les « salers » intriguées m’observent comme un étranger « paumé » dans cette brume matinale. Leur robe rouge bouclée, est recouverte d’une fine couche de gouttelettes. Je leur parle. Les vaches semblent m’écouter. Semblent seulement ! Insensible à l’humidité ambiante, d’un mouvement coordonné, elles se retournent lentement vers le râtelier débordant du foin du matin. Leur gros cul dirigé vers moi m’apparaît comme le signe d’une profonde indifférence. villarceaux_04_10_2013Tant pis, nous n’aurons désormais plus rien à nous dire. La campagne est muette, rase, figée. Chaque son est étouffé, paraît joué derrière l’horizon. Des formes spectrales émergent de temps à autre au détour d’un chemin gras, au sortir d’un bosquet moite. Une pauvre libellule agrippée à une tige de chardon, tente de survivre au-delà du raisonnable. Une enveloppe de cristal liquide, momifie son corps grêle et ses ailes démesurées. Les arbres jouent au théâtre des ombres chinoises quand ils ne s’inclinent pas pour un baiser vers la terre maternelle. Les rus improvisent dans les chemins creux des escapades en suivant des voies libertaires. C’est l’époque ou la nature ne sait plus ou est sa véritable place. C’est l’entre saison. L’espace temps semble parti à la dérive. Est-il possible de rejoindre « Cul Froid » par ces chemins défoncés et ces routes noires qui semblent se diriger vers l’enfer ? villarceaux_15_10_2013« Haute Souris », ne serait-il pas un village né de l’absurde où tous les habitants portent grandes oreilles et museau pointu ? De frêles barrières tentent parfois de circonscrire quelques espaces privés. De hauts murs, une grille en fer s’efforcent de protéger les vivants de l’incursion des morts. Sur cette campagne désolée nul être pourtant ne semble à même de recevoir leur visite. Une chapelle aux moellons disloqués, accablée d’un lierre dévorant, laisse filer dans ses plaies béantes les frissons humides de la plaine.

Retour vers le passé.

Voilà, c’est décidé aujourd’hui nous partons sur les traces de mon enfance. Retour vers le passé. Direction la Normandie, le Calvados et plus précisément à Ussy, le petit village où je suis né. C’était il y a 64 ans, un peu après la dernière guerre.

Direction la Normandie

Direction la Normandie

Mes parents à cette époque ne possédaient pas de voiture, faute de quoi et malgré le fait que l’hôpital de Falaise ne soit qu’à 12 km, je suis venu au monde à la maison. Ussy est un petit « bourg » qui compte à peine moins de 900 habitants. Il me restait de bons souvenirs visuels du lieu de ma naissance. Évidemment, je ne m’attendais pas à retrouver intact un endroit qui déjà dans ma petite enfance me semblait insalubre. La maison m’avait laissé une impression d’obscurité, d’un manque de lumière, et d’étroitesse.

Ussy, un carrefour dangereux

Ussy, un carrefour dangereux

La maison de ma naissance et la cour où je jouais

La maison de ma naissance et la cour où je jouais

La cour en bordure de route où je jouais et qui faisait si peur à ma mère, était toujours là, l’ensemble des maisons aussi. Ma surprise venait surtout de l’enseigne qui chapeautait « ma maison ». Infini’Tif, salon de beauté-coiffure mixte, le tout dans un joli rose « fillette », ambiance couleur « Barbie ». À force de fouiner dans cette cour, la fenêtre du salon à « tifs » s’ouvrit.
— Vous cherchez quelqu’un ? Une charmante jeune femme, sans doute la coiffeuse en chef, toute souriante nous interpelait.
— Euh ! Non, je suis né ici ! Juste là, ou vous vous trouvez !
Grand sourire de la coiffeuse un peu confuse. Je pensais recueillir quelques renseignements concernant l’habitation, un peu d’historique en quelque sorte. Mais devant l’âge de la jeune femme, j’ai vite compris que pour l’histoire il me faudrait repasser. La fenêtre toute neuve en PVC imitation bois, s’est refermée. Ma femme et moi, nous sommes restés seuls à arpenter la cour. Ce qui me paraissait gigantesque, là ou je courais autrefois, se traversait désormais en deux enjambées. Entre les maisons, une allée humide, conduisait au fond vers un espace d’herbe, un ancien jardin abandonné. Un moineau mort gisait au sol. Sur la porte de la vieille grange, où se trouvait jadis un puits, une pancarte mettait en garde : « Défense d’entrer, danger de mort ». potigny_04_05_07_13

À l'entrée de Potigny, d'anciens wagonnets utilisés à la mine de fer

À l’entrée de Potigny, d’anciens wagonnets utilisés pour l’extraction du minerai de fer

Ce bâtiment appartenait à un vieux monsieur auquel je rendais visite de temps en temps. Je me souviens de ce jour ou par une belle journée d’été, je tirais la porte derrière moi et là, au frais je dégustais quelques cerises ou prunes en sa compagnie. Ma mère me cherchait, m’appelait, craignant déjà l’irrémédiable, me voyant déjà disparu, mort ou je ne sais quoi. Dans le sombre de ma cachette avais-je entendu ses appels ou les avais-je occultés volontairement. Je ne saurais le dire ! Mais ce dont je me souviens c’est de la correction que mon père m’infligea ce soir-là.

Mon père avait décidé de quitter la location d’Ussy trop petite et de construire lui-même sa propre maison à Potigny, une petite ville minière à proximité. Le courage ne lui manquait pas, il avait une volonté farouche d’améliorer notre vie familiale. Il acheta un terrain, et entreprit de dessiner les plans de la maison de ses rêves. Enfin, une maison bien simple, un cube sans fioriture, à la mesure de ce qu’un simple ouvrier était capable de réaliser seul. Lorsque les beaux jours arrivaient, mon père, après son travail de la journée, partait en vélo pour faire avancer son rêve. Je l’accompagnais souvent, jugé sur ses épaules. Je me cramponnais à ses cheveux tout au long des 4 ou 5 km que durait le voyage sur les chemins de campagne.

La petite ville va fêter l'amitié franco-polonaise

La petite ville va fêter l’amitié franco-polonaise

Je voulais revoir encore une fois cette petite maison dans laquelle j’avais vécu mon enfance en compagnie de mes sœurs et de mon frère. Il me fallait connaître le propriétaire qui occupait désormais la maison que mon père avait construit. Nous étions bien ce 5 juillet 2013 à Potigny, sous un soleil de plomb. La ville avait un peu changé depuis mon dernier passage qui datait de plusieurs années. Des drapeaux ondulaient nonchalamment dans l’attente d’une imminente fête franco-polonaise. potigny_07_05_07_13Un magasin Super U en bordure de la route principale avait remplacé les jardinets qui existaitent là autrefois. La rue de la cité des « Polonais », rue de la Libération, parallèle à celle où nous avions notre petite maison, était désormais goudronnée. Des voitures s’alignaient tristement devant les portes d’entrée de chaque logement. J’avais connu cette artère animée de nos cris d’enfants lorsque nous y jouions. En remontant cette rue, sur le pas d’une porte une femme et un homme en polo bleu, portant lunettes, étaient en pleine conversation. Nous nous sommes salués poliment.
— Connaissez-vous le propriétaire de la petite maison d’en face ?
La conversation s’engagea. Il ne fallut pas longtemps pour nous découvrir bien des souvenirs communs. Nous évoquâmes nos excursions dans la campagne environnante, les bandes que nous formions au gré des amitiés, les batailles au lance-pierres. Gamins, nous avions une fâcheuse tendance à poursuivre inlassablement les « amoureux » jusqu’au plus profond des sous-bois. Nous étions de véritables teignes.

La cité et la rue ou je passais le plus clair de mon temps en compagnie de mes copains Polonais

La cité et la rue ou je passais le plus clair de mon temps en compagnie de mes copains Polonais

Henriette T. et Gérard J. les premiers souvenirs partagés

Henriette T. et Gérard J. les premiers souvenirs partagés

Avec Henriette T. et Gérard J,. nous avons rappelé la mémoire de quelques-uns de nos amis communs. Certains s’en étaient allés, vaincus par la maladie. Daniel, mon copain polonais, une tête de plus que moi, une force de la nature. C’est lui qui avait glissé la première cigarette dans ma main. C’est sans doute aussi cette cigarette qui l’aura accompagné toute sa vie et qui lui aura rongé la santé. potigny_12_05_07_13Il me fallait poursuivre ma visite et abandonner là mes amis d’antan. En trois pas je fus devant le portail du pavillon. Ma petite maison, ne s’enorgueillissait pas d’une adresse prestigieuse. Elle n’avait nul droit à une avenue, pas même à une rue, ni même à une allée. Non, simplement celle d’une sente. La sente Angot. Quel joli nom ne trouvez-vous pas ?

Juste quelques tuiles rouge. La maisonnette est toujours là.

Juste quelques tuiles rouge au-dessus d’une immense haie. La maisonnette est toujours là.

C’est un nom qui chante, même mieux un nom qui danse…la San Tango ! Mais pourquoi avoir là aussi, goudronné ce chemin autefois bordée de jardins et de cerisiers ! De la haute haie émergeait à peine un toit de tuiles rouges. Je sonnai. Un petit monsieur à l’air « bonhomme » vint m’ouvrir.
— Bonjour Monsieur, c’est mon père qui a construit cette maison et… Bla, bla et bla… De la surprise, de la méfiance bien naturelle chez Monsieur Claude P. Et puis, de fil en aiguille, je suis là dans le jardin à admirer ses plantations. Un jardin remarquablement bien entretenu. Les cerisiers dans lesquels je grimpais pour me « goinfrer » de bigarreaux, avaient disparu. Une question en amenant une autre, Monsieur Pichon nous invita à visiter sa maison.

L'accueil étonné mais chaleureux du propriétaire.

L’accueil étonné mais chaleureux du propriétaire.

Il tint à me montrer de quelle magnifique façon il l’avait aménagée selon ses besoins. Il me vante les qualités de construction du pavillon, sans le savoir il fait l’éloge de mon père. Claude P. parle de solidité, de charpente toujours d’origine, et c’est mon père que je revois, avec sa force, son courage, sa tendresse. Je caresse les murs doucement. C’est lui que je caresse. Il est là ! potigny_15_05_07_13potigny_16_05_07_13Je le sens dans ces pierres, dans ces murs de béton construits avec toute la droiture qui le distinguait. Je revois la chambre de mes sœurs, celle de mes parents. La chambre que je partageais avec mon frère est devenue un salon/salle à manger. Autrefois, il n’y avait qu’une petite cuisine dans laquelle nous mangions tous les six, réunis autour d’une cuisinière à charbon pour tout chauffage. Le propriétaire est sympathique et volubile. Il me montre tout, ouvre devant nous les tiroirs de ses meubles pour retrouver les actes de vente de la maison. Dans les papiers jaunis, je découvre les paraphes et la signature malhabile de mon père. L’émotion est là. Les images de sa présence reviennent avec force. Les images de l’enfance aussi, celle d’un bonheur aujourd’hui consommé. La disparition d’un être cher, creuse un sillon de tristesse que l’affairement nous fait oublier mais qui ne se referme jamais.

Le temps passe. La conversation avec Claude P. flotte de plus en plus. Le moment magique est passé. Je sens que nous nous sommes dit tout ce que nous pouvions nous dire. Je ne veux pas abuser de la gentillesse de mon hôte. Prolonger ma visite plus longtemps ne servirait à rien. Je tente difficilement de prendre congé. Sur le perron Claude P. me serre la main et me dit chaleureusement :
— La prochaine fois, n’hésitez pas, venez à « l’heure intelligente »comme on dit chez nous !
— L’heure intelligente ?
— Oui, vous comprenez bien, c’est l’heure de l’apéritif ! me précise t-il un sourire amusé aux lèvres.potigny_17_05_07_13
On ne fait pas une promesse en l’air aux Normands et aux Polonais, la prochaine fois je viendrai à « l’heure intelligente » et on rafraîchira encore je l’espère, quelques bons souvenirs de notre enfance.

Une récréation à la campagne

Il faisait bien frais ce matin à 8 heures.
Le temps idéal pour saisir quelques images au ras du sol.

Comme une toile d’araignée, la rosée recouvrait les prés, parsemant ses perles brillantes telles des diamants. Le soleil se levait à peine derrière les grands arbres. En quelques enjambées dans les hautes herbes, mes chaussures ont pris l’eau. « Encore des chaussures made in China ! ». Ce qu’il y a de bien quand-même avec la macrophotographie, c’est qu’on peut « tournicoter » dans un petit périmètre et qu’il n’est pas nécessaire de faire des kilomètres pour trouver un sujet. Le problème est … qu’il faut sans cesse se coucher, se relever, s’accroupir, se relever, installer un plastique pour ne pas se mouiller entièrement, replier le plastique, le déplier un mètre plus loin, s’allonger à nouveau etc…bon, vous m’avez compris. Donc, je veux dire par là que c’est quand-même du sport. Même si on ne voit pas bien le résultat sur ma personne. Ne pensez pas que je cherchais un prétexte pour rentrer au chaud, mais au bout d’une heure de cette gymnastique, le soleil étant déjà haut, la lumière devenant sans intérêt pour mes images… j’ai rangé mon matériel. La suite est ci-dessous en cliquant sur les images.

Pêcheurs écolos.

Ce matin, le soleil avait du mal à se lever. Il faisait gris, un peu froid, le jour peinait  à s’habiller de lumière. Et puis discrètement une lueur est apparue, déposant un voile légèrement ocré sur tout le décor.

Il vous est déjà arrivé de vous promener le long d’un étang ou barbotent quelques canards et quelques cygnes. Vous avez dû remarquer qu’il y a toujours un cygne plus téméraire que les autres qui vous suit à distance. Et pour peu que vous ouvriez votre sac pour en extraire un peu de pain, vous devenez l’objet de toute son attention. Et lui (le cygne) il était là ce matin pour ma promenade. Méfiant tout d’abord, il est resté à bonne distance de la berge. Puis petit bout de pain par petit bout de pain, lancés de plus en plus proche du bord, il s’est avancé majestueux. Nous sommes restés silencieux, surtout lui, durant toute sa collation. Mieux vaut ne rien dire, profiter de l’aubaine et ne pas trop s’ébattre au risque d’attirer les « copains ». Et puis au bout d’une demi-heure, il est parti sans un regret, en silence, me laissant là avec mon sac vide. Finalement je ne sais pas ce que vous en pensez, mais les cygnes ne sont pas très sympathiques.

Trois pas plus loin, je pensais rencontrer des pêcheurs. Oui, il y a aussi toujours quelques pêcheurs au bord des étangs. Ils suivent les berges, un peu comme les cygnes. Les postes étaient déserts. Je n’ai trouvé que débris et déchets. J’ai tout de suite pensé à un drame, à une agression. Peut-être l’assassinat d’un pêcheur ! Oui, j’ai tendance à tout dramatiser très vite. Plus loin en cheminant j’ai découvert d’autres restes. Des reliques en quelque sorte. J’ai finalement compris que pour quelques uns, la nature pouvait servir tout naturellement de dépotoir. Parvenu à la bonne conclusion, je m’en suis retourné soulagé tout en pensant que si les cygnes ne sont pas très sympathiques avec la main qui les nourrit, certains pêcheurs ne sont pas très reconnaissants à la nature qui leur procure du plaisir. Marie, priez pour eux « pauvres pêcheurs ».