Virginie Jeanne, maroquinier.

01_virginie_07_14Virginie Jeanne est un petit bout de femme à l’air jovial, aux cheveux rouges (et oui, sa coiffeuse a un peu raté sa couleur me dit confie t’elle). Ne vous méprenez pas, malgré son allure de jeune fille, cette charmante jeune femme de 47 ans est la maman de 2 grands garçons de 19 et 21 ans.

Installée au calme dans la campagne Cotentinoise, tout près de Coutances, Virginie m’explique que depuis toujours elle aime le cuir. Elle a de qui tenir puisque son père anciencordonnier, bottier, maroquinier, patronnier et orthopédiste (ouf !) a fait naître sa passion dès le plus jeune âge. D’ailleurs aujourd’hui encore, ce papa lui rend visite de temps à autre dans son atelier. Viendrait-il s’assurer que sa fille met en œuvre ses bonnes recommandations ? À moins que la nostalgie de l’atelier, de ses odeurs de cuir, du bruit mécanique de la machine à coudre ou l’odeur de la colle ne soit encore très présente chez le vieil artisan.
Virginie Jeanne se consacre donc au travail du cuir en concevant et en réalisant des produits originaux. Sacs à main, porte-monnaie, objets de décoration, bijoux en cuir et tissus.
« — Mon produit phare c’est le cartable porte-monnaie. Tout est fait maison. Chaque produit est personnalisé. J’essaie toujours de mettre un petit truc en plus. »
La matière première du maroquinier, c’est le cuir bien sûr. Des peaux que Virginie va chercher directement dans les tanneries. En France, ces entreprises se font de plus en plus rares. Virginie revient justement d’une tannerie située à Toulouse d’où elle a ramené de la chevrette et de la vache. Elle recherche des cuirs au traitement très souvent particulier, ce qu’elle appelle des cuirs « hollé, hollé ». Des peaux aux couleurs actuelles, teintes pastel, à l’aspect moiré, argenté, doré, ou des surfaces frappées de motifs.
« — Je choisis toujours mes cuirs au toucher. Je caresse le cuir pour sentir le grain. Mais, c’est par le visuel que je fais ma première sélection. C’est avec les mains ensuite que je sens la qualité de la peau, ses défauts, sa souplesse. Il y a toujours des petits défauts. Je n’achète pas les grandes peaux que les maroquineries de luxe recherchent. Une peau qui a un petit défaut, je m’en arrange. À moi d’en tirer parti. Comme disait mon père :
« — tout ce qu’on ne peut pas cacher, on le montre. »
02_virginie_07_14Dans l’entrée de l’atelier, des peaux roulées, de toutes les couleurs rangées sur un présentoir, s’offrent au choix du futur client ou du visiteur curieux.
Dans l’atelier, trois belles machines à coudre occupent au moins la moitié de la pièce. Le reste est occupé par une grande table de travail où, dans des casiers de cuisine bien propres, sont rangés des outils patinés par des années d’utilisation.
« — Je me sers beaucoup des outils de mon père. Et puis, j’utilise tout ce que je trouve pour parvenir au résultat. La maroquinerie que je pratique, c’est aussi beaucoup de bricolage…de la débrouille. »
03_virginie_07_14 04_virginie_07_14Pour la démonstration, Virginie sort le patron d’un cartable porte-monnaie réalisé dans un plastique un peu rigide. À l’aide d’un crayon argent, elle trace à même le cuir la forme du modèle.  Des repères sont reportés sur la peau. Ils serviront ultérieurement à positionner la poignée par des rivets, le petit fermoir métallique…
05_virginie_07_14 La découpe se fait au chasse-peau sur une plaque de zinc.
« — Je n’utilise jamais le cutter pour découper mes peaux. Je préfère cet outil de mon père que je réaffute de temps en temps. La lame est plus rigide. Je risque moins pour les doigts. Quoiqu’il me soit déjà arrivé d’y laisser un peu de peau au passage. »
Des petits outils apparaissent au fur et à mesure de la découpe. Celui-ci pour arrondir les coins, celui-là en forme d’emporte-pièce pour découper d’un unique coup de maillet une languette parfaite.
08_virginie_07_14Suite à la découpe, le bord du cuir est passé à la flamme afin d’éliminer les petites peluches. Chaque bordure est ensuite teintée à l’aide d’une couleur liquide qui sent bon l’amande, comme les petits pots de colle blanche font ressortir les souvenirs de notre enfance. Aujourd’hui, ça sera du noir pour ce cuir rouge. Demain, selon l’humeur de Virginie et la peau choisie, ça sera peut-être blanc ou tout simplement laissé au naturel. Une obsession du travail bien fait jusque dans les moindres détails. Ces petits détails qu’un client attentif, ne manquera pas de remarquer.
Le montage des différentes pièces de cuir, sont collées avant d’être consolidées et enjolivées par la couture.
10_virginie_07_14
11_virginie_07_1412_virginie_07_14C’est sur la vieille machine à coudre Singer des années 30/40 que Virginie fait un essai afin de régler le pas de couture. Machine à coudre spéciale « cordonnier » avec un bras très long pour coudre les tiges des bottes et confectionner les chaussures. Cette Singer à haute performance, travaille avec une extrême précision et une grande finesse, à tel point qu’il est possible de coudre de la mousseline sans aucun problème. La hantise de l’artisan, c’est la casse d’une pièce. Les pièces de rechange sont désormais difficiles à trouver. Refaire des pièces par usinage reviendrait beaucoup trop cher, sans doute plus cher que la machine à coudre elle-même.
Après l’assemblage des pièces de cuir, il faut maintenant parachever les finitions. Pour faire un « tuck » (petit fermoir métallique), il faut 4 pièces. Virginie plonge la main dans la mallette à casiers ou généralement les bricoleurs rangent clous et vis.
14_virginie_07_14 15_virginie_07_14 16_virginie_07_14L’anse est rivetée sur le porte-monnaie. Avec la pince à monter, Virginie met en place la fermeture. Le cartable porte-monnaie est maintenant terminé.
Avec toutes ces manipulations, le cuir s’est un peu déformé (frisé aux coutures). Une bonne journée sous la presse lui redonnera toute sa forme originale.
Le petit cartable ira rejoindre les nombreux autres modèles déjà réalisés et prêts à la vente que l’artisan expose un peu partout dans le Cotentin.
17_virginie_07_14 18_virginie_07_14Avant de se quitter, Virginie me désigne une grande malle en bois ayant appartenu à son père. Avec précaution comme un coffre révélant quelque secret, elle me montre des patrons de chaussures (même un modèle de chaussures de clown), dessinés au dos de papiers de récupération, comme on le faisait autrefois pour économiser le beau papier. 19_virginie_07_14 20_virginie_07_14Elle plie et déplie les gabarits en papier jauni, caresse avec douceur les croquis annotés au stylo bleu. Toute la vie d’un homme se trouve là, consignée dans ce coffre en bois. C’est l’émouvant passage de témoin d’un artisan cordonnier à sa fille pour que vive encore longtemps le monde de la création, l’harmonie de l’intelligence de la main et de l’esprit.

Virginie Jeanne
Maroquinerie du Cotentin
Création, réparation, travail sur mesure
9 rue de Hotot
Saint-Georges-de-Bohon
50500 Terre-et-Marais
Normandie
France

Tel : 02 14 14 78 69
Tel : 06 67 28 32 40
Site commercial :
http://maroquineriecotentin.fr

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Honoré, bijoutier.

Savoillans, village médiéval au pied du Mont Ventoux.

Savoillans, village médiéval au pied du Mont Ventoux.

Savoillans est un petit village à la limite nord du Vaucluse. Bordé d’un côté par le bien nommé Toulourenc (tout ou rien), garni de l’autre par des collines boisées. Une grappe de maisons bien serrées les unes contre les autres bravent sous la lumière bleue du matin, l’imprévisible Mont Ventoux. La dureté du paysage, cache pourtant un passé qui a toujours connu l’implantation de l’homme depuis les temps les plus anciens. Une villa gallo-romaine mise à jour en 1978, a livré monnaies, poteries et fragments d’animaux. La roche Guérin à un jet de là, témoigne d’abris utilisés depuis la préhistoire jusqu’au moyen-âge.

L'imposante ferme Saint Agricol.

L’imposante ferme Saint Agricol.

La cour carrée intérieure.

La cour carrée intérieure.

Non loin du village dont les belles bâtisses datent du 17 ème siècle, sur un promontoire, la ferme Saint Agricol s’impose à la vue par son caractère fermé. Ancien couvent d’Ursulines, le bâtiment construit au 18 ème siècle prend la forme d’un quadrilatère percé sur une cour intérieure. Une partie de l’édifice est réservée à des appartements, tandis que les magnifiques salles voûtées sont aujourd’hui dédiées aux événements culturels et artistiques de la vallée. C’est là, au cœur de ce paysage « quasi religieux » que Jean-Pierre Honoré, « Bijoutier des Lavandes » a installé son atelier.

Jean-Pierre Honoré, bijoutier des lavandes.

Jean-Pierre Honoré, bijoutier des lavandes.

Sur la musique entraînante de Vivaldi, un homme plutôt petit et tout en rondeur me reçoit. Tout dans son physique inspire la bonhommie. Tout de suite, je l’imagine en personnage de film ou de dessin animé. L’accueil est chaleureux. Rien de mieux pour commencer à se connaître que d’échanger quelques mots avec un café en main. Il me raconte l’histoire de cette femme étonnée de constater que les mains de bijoutier s’ornaient le plus souvent d’ongles noirs, de coupures, de mains rugueuses s’accordant mal avec l’idée qu’elle se faisait du bijou fini. Effectivement, les mains de l’artisan ne sont pas ingénues et laiteuses comme on pourrait s’y attendre. Elles ont la mémoire du travail. De celui qui use et qui s’incruste dans les sillons de la peau. Sur l’établi muni de sa peau de cuir, pinces à feu, triboulets, pièce à main, forets et une multitude de petits outils (parfois empruntés à la dentisterie), constituent une sorte de magasin hétéroclite. Tous attendent de prendre vie sous la main experte de l’artiste bijoutier.

L'artisan dans son environnement de travail.

L’artisan dans son environnement de travail.

Les fameux os de seiches.

Les fameux os de seiches.

Jean-Pierre Honoré en passionné d’héraldique me montre comment réaliser un blason par la technique du moule en os de seiche. Une technique ancestrale depuis que l’homme a voulu pour la première fois transformer une pierre en métal ou plus précieusement en manipulant l’or. Pour l’heure, il découpe au bocfil l’os de seiche en un parallélépipède – plus ou moins régulier – et insère dans le cœur souple de l’animal pour marquer l’empreinte en creux, la maquette du blason qu’il souhaite travailler.

Pour fabriquer un moule, il faut réaliser un parallélépipède régulier.

Pour fabriquer un moule, il faut réaliser un parallélépipède régulier.

La maquette du blason est incrustée dans l'os de seiche.

La maquette du blason est incrustée dans l’os de seiche.

L'empreinte en creux du blason qui recevra l'étain fondu.

L’empreinte en creux du blason qui recevra l’étain fondu.

Quelques coups de scie latéraux sur l’os de seiche serviront à repositionner précisément les deux parties du moule. Sous le feu du chalumeau, la barre d’étain fond en grosses gouttes. Le métal liquide est versé rapidement avec précision dans le fragile moule par le trou de coulée. Quelques minutes suffiront au refroidissement du métal blanc.

Le moule attend le mélange d'étain.

Le moule attend le mélange d’étain.

Par le trou de coulée, l'étain se diffuse dans le moule.

Par le trou de coulée, l’étain se diffuse dans le moule.

Ouvert précautionneusement, le moule révèle le blason qu’il faut encore ébarber, affiner en supprimant les petits défauts de l’étain et en préciser le contour à l’aide du bocfil.

le bocfil permet d'ébarber, de retrouver avec précision la forme originale.

le bocfil permet d’ébarber, de retrouver avec précision la forme originale.

L’héraldique est une science et un langage. Communication des formes, des figures, des couleurs. Sur le métal, la symbolique des couleurs se traduit par un jeu de graphismes inscrit dans la matière même. L’azur, le vermillon, l’argent, l’or etc… ont leur correspondance en hachures verticales ou horizontales, en barres échiquetées, en losanges ou autres semis de points. Pour achever son blason, le bijoutier doit ici se transformer en véritable graveur dans le strict respect des codes de l’héraldique. Chaque effet de matière est exprimé par un travail minutieux au poinçon et à la fraise.

La transcription des couleurs par des effets graphiques.

La transcription des couleurs par des effets graphiques.

Le poinçon précise un trait, crée des hachures...

Le poinçon précise un trait, crée des hachures…

Jean-Pierre a mis ses gros yeux. Je dis « gros yeux » pour désigner le casque loupe qu’il pose sur sa tête un peu comme un heaume de chevalier. Il est vrai que le personnage est admiratif de l’épopée médiévale (l’héraldique aidant) et que, se déguiser en homme du moyen âge n’est pas pour lui déplaire. Cette fois, un dessin réalisé selon le nombre d’or lui a été confié afin de réaliser bague, pendentif et toutes sortes de déclinaisons possibles.

Un dessin tracé selon le nombre d'or.

Un dessin tracé selon le nombre d’or.

— Ça, me dit-il, c’est pour le Condor, le groupe musical de Jean-François Gérold ! Vous connaissez ?
J’avoue mon ignorance.
— C’est un groupe d’inspiration provençale et celtique, mais loin du folklore traditionnel. Il y a parfois jusqu’à 100 musiciens sur scène, c’est un vrai spectacle… carrément magique. C’est à voir et à entendre. Moi, j’aime beaucoup.

Sur ce, l’artisan bijoutier se saisit de la bague qui représente un condor toutes ailes déployées. Il me parle du nombre d’or, des dessins de Villard de Honnecourt, un architecte du XIIIème siècle, de culture fondée sur la tradition maçonnique. Je sens bien que tout cela suit un chemin initiatique et spirituel qui a un véritable sens. Médiévalité, héraldique, ésotérisme, franc maçonnerie, il y a sans doute là pour Jean-Pierre Honoré, dans son parcours une véritable quête.
— Voilà, ça c’est une pièce unique, une bague originale pour Jean-François Gérold.

La bague travaillée pour le Condor.

La bague travaillée pour le Condor.

Une pierre bleue, sertie, magnifiera le bijou.

Une pierre bleue, sertie, magnifiera le bijou.

Le bijou est superbe, aérien malgré sa forme complexe. Pour magnifier le métal doré, Jean-Pierre pose une petite pierre bleue dans les griffes du rapace. Il n’y a plus qu’a sertir ! Superbe ! C’est une touche de couleur qui donne immédiatement vie à la bague. J’imagine les reflets incisifs de la pierre sous les lasers de la scène.

Bijoutier des Lavandes, Jean-Pierre Honoré en homme passionné par sa région et son village, propose des journées à thème autour de Savoillans. Visite du village et de ses ruelles caladées, de la boulangerie au feu de bois, accompagnement sur le chemin botanique, visite d’une charbonnière etc…Outre ses talents de guide, il apprend même aux plus novices, comment transformer une pierre en métal avec un os de seiche, et surtout, comment réaliser à partir d’un brin de lavande, un bijou original et unique.

Être bijoutier à Savoillans, c'est avoir de multiples talents. Guide, démonstrateur, formateur, animateur...

Être bijoutier à Savoillans, c’est avoir de multiples talents. Guide, démonstrateur, formateur, animateur…

Un brin de lavande plongé dans un mélange de plâtre, fera un moule original.

Un brin de lavande plongé dans un mélange de plâtre, fera un moule original.

L'étain fondu remplacera la forme du brin de lavande.

L’étain fondu remplacera la forme du brin de lavande.

Un petit bijou fantaisie original, réalisable par tous...même par des enfants.

Un petit bijou fantaisie original, réalisable par tous…même par des enfants.

Chacun repart, une fois son « œuvre » réalisée avec un magnifique diplôme de « maître bijoutier ». Vraiment la visite de l’atelier de Jean-Pierre Honoré, s’impose pour découvrir des bijoux qui sont des pièces uniques réalisées à partir de fleurs de lavande.  Et vous pourrez vivre, tout comme j’ai pu les vivre de bons moments de découverte dans les salles voûtées, chargées d’histoire de la ferme Saint Agricol.

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Jean-Pierre Honoré
Le Bijoutier des Lavandes
Ferme Saint Agricol
84390 Savoillans
Tel. : 04 75 28 68 03
Mob. : 06.65.59.45.37

Jean-Pierre Henninger, forgeron.

le petit village perché de Brantes dans la vallée du Toulourenc (Vaucluse)

le petit village perché de Brantes dans la vallée du Toulourenc (Vaucluse)

C’était en début d’après-midi, juste un peu avant le réveillon du premier de l’an. Le rendez-vous est pris pour le 2 janvier.
« À jeudi donc, comme ça, on se fera la bise pour la nouvelle année. Je mets un mot sur la porte du frigidaire ».
La voix est enjouée, le ton humoristique. L’accent n’est pas « chantant » comme celui de la région. Malgré tout,  je sens tout de suite à travers le combiné téléphonique, quelqu’un de chaleureux et d’ouvert. J’avais entraperçu le gaillard à la carrure de lutteur quelques jours auparavant. Et ce matin, sous un ciel humide je suis là, devant une superbe porte en chêne ornée de ferrures noires. Jean-Pierre Henninger, forgeron à Brantes (Vaucluse), m’attend tout en préparant le poèle à bois.

Un coup de chalumeau pour allumer le poêle et la forge.

Un coup de chalumeau pour allumer le poêle et la forge.

Le feu est bien vite allumé avec le poste à soudure. Tout en me racontant un peu son parcours et son arrivée il y a quarante ans au village, l’homme s’affaire autour de la forge muette et encore froide. Quelques pelletées de lignite rassemblées autour d’un foyer creusé dans la brique réfractaire et bientôt, la forge s’anime, le feu se met à danser droit dans l’air. Pendant une heure, nous nous retrouvons dans le même temps, celui d’avant, celui de notre jeunesse. Études d’arts appliqués pour l’un, les arts déco pour l’autre, une passion partagée pour la bande dessinée, les cheveux longs et « peace and love ». Je m’attarde un peu du regard sur les murs de la forge. Ici, ils sont chargés d’outils portant les signes d’une longue vie, là, impeccablement rangées, des boîtes doivent contenir des « préciosités ». Des barres d’acier posées debout contre un mur semblent attendre les halebardiers. Il y a beaucoup d’ordre dans tout cet étalage d’acier. Normal pour un « alsacien » me lance Jean-Pierre Henninger avec un sourire de connivence.

Un atelier au rangement très "alsacien" paraît-il...

Un atelier au rangement très « alsacien » paraît-il…

Le forgeron prépare son travail pour la matinée. Il mesure, marque le fer d’un coup de pointeau l’endroit précis où tout à l’heure il perforera à cœur la barre d’acier. La pièce à forger est plongée dans la flamme vivante. Noir, brun, rouge, le métal se pare des couleurs du feu, se fond dans une gamme chatoyante. Au rouge sombre, un coup de ciseau à froid entame le métal d’une entaille profonde pour marquer l’emplacement du futur trou forgé. À sa plus haute température, l’acier devenu blanc perd toute sa rigidité. À la limite de la fusion, l’acier maléable s’ouvre, se tord telle la guimauve. De quelques coups de massette bien ajustés le ciseau transperce la barre. Les bélugues fusent alentour sur le tas de la forge. Le métal torturé, gonflé par le feu est rectifié, réaligné par l’œil expert de l’artisan.

Pointeau pour marquer l'acier

L’acier est marqué à l’aide d’un pointeau.

Un coup de pointeau marque l'acier.

La marque ne disparaîtra pas une fois la barre mise au feu.

La barre d'acier est mise au feu pour être travaillée.

La barre d’acier est mise au feu pour être travaillée.

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Quelques coups bien ajustés pour ouvrir la barre de métal.

Les bélugues fusent.

Les bélugues fusent.

Le ciseau à froid a transpercé l'acier.

Le ciseau à froid a transpercé l’acier.

Entre chaque ouvrage ou opération, nous discutons de tout et de rien. De ce métier de forgeron que personne sans doute ne reprendra. Une perte pour le village. C’est un savoir ancestral qui disparaît chaque jour un peu partout dans notre société trop industrialisée. La forge avec son feu est aussi un peu un cœur qui bat. Le martellement de l’acier résonne dans les ruelles en contrebas du village. On se dit : « tiens, Jean-Pierre est à sa forge ! ». Le voisin passe avec ses courses encore sous le bras histoire de dire bonjour. Les deux amis échangent quelques nouvelles là, bien au chaud devant le feu, en ce mois de janvier. La neige n’est pas loin. Juste en face sur le versant nord du Ventoux, à quelques jets de pierres. Un photographe est monté ce matin par les pentes ravinées en espérant saisir quelques mouflons à travers son téléobjectif.

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En quelques coups, le pilon écrase la barre d’acier.

Une nouvelle pièce d’acier est mise au feu. Jean-Pierre ramène un peu le lignite au plus près de la barre à ouvrager. Quand l’acier a atteint sa couleur, il saisit la barre brûlante aidé de son gant au pouce maintes fois consolidé. Le métal docile, s’écrase au rythme cadencé et monotone du pilon. « Pong ! Pong ! Pong ! ». En quelques coups, la barre carrée se transforme en une sorte d’épée à la lame grossière. Plusieurs tonnes pèsent sur l’acier aminci, affiné peu à peu, forgé pour réaliser le départ d’une volute sur le faux rouleau.

La réalisation d'une volute.

La réalisation d’une volute.

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La pièce est remise au feu de nombreuses fois.

J’admire la beauté des innombrables outils dont l’acier poli, renvoie l’éclat de la lumière du jour. Jean-Pierre me montre des pinces de forge :
« — Celles-là, je les ai forgées moi-même. De toute façon, les formes, les outils, il faut se les fabriquer dans la plupart des cas. Voilà, ça c’est un marteau avec un manche en cornouiller que j’ai fabriqué en 1960…et je l’ai toujours. Même le manche est d’origine. »

Je suis admiratif.

L’étau de forge est superbe. L’outil est non seulement fonctionnel, mais aussi ouvragé. Son embase dessine un cœur que transpercent trois boulons d’acier. L’ensemble est solidement ancré dans le sol en béton. Rejetés dans l’encadrement d’une fenêtre, quelques mécanismes d’horlogerie poussiéreux, ont servi de modèle à la réalisation d’une rotissoire.   Le temps semble s’être arrêté et pourtant il défile bel et bien. L’artisan a coupé la soufflerie de sa forge et déposé son ouvrage encore rouge sur le sol. Il est l’heure du déjeûner. L’acier refroidira tranquillement pendant ce temps. Pour l’instant, un petit « kir » nous fera le plus grand bien et je sais déjà de nous deux qui le mérite le plus. Merci à Jean-Pierre Henninger pour son accueil, ses explications, sa patience face à un insatiable curieux. Que vive longtemps pour notre plus grand bonheur, l’harmonie intelligente de la main et de l’esprit.12_jp-henninger_01_2014 13_jp-henninger_01_2014

L'outil de forge.

Le superbe étau de forge.

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Certains outils ont été forgés par Jean-Pierre Henninger.

De vieux mécanismes d'horlogerie sont figés par le temps.

De vieux mécanismes d’horlogerie sont figés par le temps.

Il faut laisser l'ouvrage refroidir.

Il faut laisser l’ouvrage refroidir.

Jean-Pierre Henninger, un sacré "bonhomme" au parcours étonnant.

Jean-Pierre Henninger, un sacré « bonhomme » au parcours étonnant.

Jean-Pierre Henninger
Forgeron
84390 Brantes
Tel. : 04.75.28.07.40

L’atelier Philippe Rault

C’est après avoir arpenté les quelques pavés de son entrée, et passé la salle d’accueil, que se découvre l’Atelier Philippe Rault. Plus qu’un atelier, c’est une véritable antre qui semble cacher des trésors dans les zones les plus mystérieuses.philippe_rault_01

Le plafond est bas, noirci par le temps mais aussi par le feu qui jaillit de temps à autre de la forge. Le regard ne sait pas où se poser dans cet enchevêtrement de métal jaune, de bois et d’outils de toute formes, aux fonctions insoupçonnées. Ici, c’est le royaume du facteur d’instruments à vents, cuivres et percussions. Philippe Rault réalise la gamme complète des cuivres simples et naturels.

De la plaque de laiton ou de cuivre (matière première de l’artisan), il dessine et patronne : bugles, clairons, cors, trompes de chasse, trompettes… Il trace et effectue sa prémière découpe avec la cisaille. C’est de cette forme si simple, si brute, que naîtront dans les mains expertes de l’homme de l’art, qui un clairon sib, qui une trompette flamboyante.

L’homme entretient, répare et restaure aussi sans discernement tous les cuivres naturels, à pistons et à coulisses ainsi que les instruments à clés. Philippe Rault déploie aussi son talent sur la réalisation d’instruments de batterie et de percussions. Il est le seul à réaliser les peaux en plastique métrique. Il partage son savoir faire et les techniques traditionnelles de fabrication et de restauration avec son élève Naoya Miyaké (tromboniste), arrivé du Japon en 2000.

Philippe Rault, Maître d’Art a pris officiellement sa retraite le 30 décembre 2011. Naoya Miyaké en s’affirmant comme son digne successeur, lui a succédé en reprenant l’atelier le 1er janvier 2012.

Pour en savoir plus sur les Maîtres d’Art :
www.maitresdart.com