Côte à côte

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Sur l’estran désormais abandonné au vent et à la vague, les grains de sable glissent et effacent promesses et espoirs. Qu’emporte l’océan, des misères et des joies dans son tumulte par delà la ligne d’horizon vers un pays indécis aux nouvelles couleurs. Que chaque syllabe prononcée, que chaque mot calligraphié soient l’accomplissement d’un destin unique. Que les prophéties d’un jour meilleur émergent au point de l’aube et se renouvellent à chaque flux. Sur l’estran de nouvelles promesses sont inscrites, toujours. Elles naviguent enfourchant amoureusement la crête écumeuse de l’océan. Et parfois sur la roche, une vague dépose dans un fracas de neige les bribes de vœux encore tout frais. Alors que le soir pousse à l’ouest un soleil fatigué, les dernières lueurs font scintiller sur le sable tiède le ventre nacré de quelques coquillages.

(Peintures technique mixte : encre, acrylique, huile. Format 50×65 cm)

Morbihan 2021

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Bientôt la fin septembre, signe de mon retour en région parisienne et l’adieu aux paysages du Morbihan. Avec une connexion internet au débit aléatoire, j’ai dû mettre de côté une bonne partie de mes peintures que je livre aujourd’hui aux flux indiscipliné. Pour le coup, ça fait un nombre conséquent de peintures. Une bonne partie des séquences où la mer est présente ont été réalisées en dehors des mois les plus touristiques de l’été. Juillet et août rassemblèrent ici toute une société d’arthropodes. Plages envahies d’insectes à deux pattes, chenilles randonneuses sur le sentier des douaniers, mille pattes motorisés formant une cohorte malodorante à toutes les croisées. C’est comme d’habitude à ce moment là que je me tourne vers l’intérieur des terres, la campagne fraîche aux senteurs odorantes et naturelles. Je reste plus que jamais fidèle à la peinture en plein air pendant ces mois passés dans le Morbihan. Je maintiens au maximum des séances sur le motif d’une durée n’excédant pas deux heures et je réduis au maximum les reprises.

Zoé la clown

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Il existe la Grande “Zoa” et aussi la petite Zoé grimée en clown.
Une transformation qu’elle semble particulièrement apprécier.
Ça faisait un petit moment que je n’avais pas mis ce blog à jour. Voilà l’occasion grâce à cette séance de pose en live via l’application “Zoom” de combler cette lacune. Zoé nous a proposé deux heures de participation avec 2 poses sous trois angles de prises de vues. On en fait vite le tour dès lors que l’on ne se lance pas dans un dessin complexe ou une peinture qui réclame un peu de temps. Pour ma part, adepte du croquis rapide, j’ai doublé ou triplé parfois la même pose sous un angle différent en la reprenant avec des techniques distinctes (encre, fusain, crayons pastels ou aquarelle. Mais bref, cette séance m’aura remis un peu dans le bain, pour une rentrée soit avec du modèle vivant en présentiel…au pire en vidéo live.

Réflexions

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Que c’est une chose charmante
De voir cet étang gracieux,
Où, comme en un lit précieux, 

L’onde est toujours calme et dormante !

Mes yeux, contemplons de plus près 

Les inimitables portraits 

De ce miroir humide ; 

Voyons bien les charmes puissants 

Dont sa glace liquide 

Enchante et trompe tous les sens.

Déjà je vois sous ce rivage 

La terre jointe avec les cieux 

Faire un chaos délicieux

Et de l’onde et de leur image.

Je vois le grand astre du jour

Rouler dans ce flottant séjour 

Le char de la lumière ; 

Et sans offenser de ses feux 

La fraîcheur coutumière,

Dorer son cristal lumineux.

Je vois les tilleuls et les chênes, 

Ces géants de cent bras armés,

Ainsi que d’eux-mêmes charmés, 

Y mirer leurs têtes hautaines ; 

Je vois aussi leurs grands rameaux 

Si bien tracer dedans les eaux 

Leur mobile peinture, 

Qu’on ne sait si l’onde, en tremblant, 

Fait trembler leur verdure, 

Ou plutôt l’air même et le vent.

L’étang de Jean Racine (Extrait)

Vieux cœur

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La maison dort sous les gouttes. Mélody Gardot me chuchote des mots d’amour si doux. De son gros ventre, une contrebasse expulse en vibrant ses notes suaves. Au grenier une rafale s’infiltre par une ouverture. Surprise, la charpente craque. De gros nuages aux nuances subtiles de l’acier, comme dans un cadre mouvant, défilent par delà les toits. À l’intérieur un mince filet d’air se faufile et fait trembler un voilage, vaciller une flamme. Une goutte sur l’aluminium de l’évier chronomètre le temps qui passe. Inexorable. Le fumet de mon thé noir envahit la pièce et laisse échapper un subtil parfum d’orange. Le jour se lève doucement. Dans la pâleur du petit matin, les chaudes lumières perdent conscience. Le bleu revient combler l’espace de la nuit. La maison commence à s’animer et les tendres pensées des enfants, à jamais gravées, emplissent de leur innocente affection mon cœur vieillissant.

La France libérée

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Depuis plusieurs jours, on n’entendait parler que de liberté à venir pour les français. Nous étions en guerre et je l’avais oublié. La voilà donc cette liberté vendue à grand renfort de communication, d’émissions aux invités tous conviés à afficher leur meilleur optimisme quitte à ce que tout cela paraisse surjoué. Il faut faire repartir l’activité économique et aussi celle des esprits, nourrir le ventre comme le cerveau. Aujourd’hui, mieux que la libération de la France en 1945, il nous faut être joyeux. Allons donc, un peu d’entrain, chassons les esprits chagrins de notre voisinage. Tous sur le pont pour faire la fête. C’est le bonheur qu’on vous dit ! Souriez ! Ah oui, le masque…c’est vrai, ça gâche un peu quand même. Aujourd’hui, pour les français il ne se passe plus rien dans le monde. Les roquettes ne frappent plus, les bombes se posent dans un nuage ouaté, les gens ne meurent plus de faim ou de leurs idées, les dictatures repeignent leur étendards aux couleurs de la gay pride, les noirs ne servent plus de cible…Aujourd’hui le monde est bon. Sur toutes les ondes, sur tous les papiers, sur tous les réseaux, on n’a de mots que pour célébrer le retour à la vie. Trop c’est trop ! Aujourd’hui, on oublie les morts et leurs familles irréconciliables avec le deuil, les personnels hospitaliers écœurés, humiliés, trompés et en colère. On fait l’impasse sur les faillites et les drames personnels de Jean, de Cyril, de Mylène…et de tant d’autres à venir. Non, aujourd’hui, je n’arrive pas à m’unir totalement aux cris de joie (parfois) hystériques de certains. Pour l’instant nous avons gagné une bataille – et encore ! J’attendrai que la guerre soit vraiment finie et la paix définitivement signée.

Il pleut, il mouille.

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Premières séances de peinture sur le motif en Bretagne. Renouer avec la réalité après plusieurs mois d’arrêt me demande toujours un certain échauffement. Au début tout me paraît compliqué, trop grand pour moi. Devant mes yeux le paysage se déroule en cinémascope  et j’ai bien du mal à sélectionner dans ce qui me semble être un grand fouillis, un sujet digne d’intérêt. Tant de verdure partout qui foisonne. Il faut que je me concentre sur un endroit. Comme point de départ je cherche souvent un arbre singulier ou dominant par sa forme, sa couleur, à partir duquel je vais composer ma peinture. L’arbre c’est ma béquille, mon homme de base en quelque sorte. Parce que je peignais sa maison, une femme m’invite à visiter son jardin afin d’y trouver des sujets à peindre. “Vous pouvez venir peindre quand vous voudrez !” me dit-elle.


Mais son jardin ne m’offre pas des points de vue intéressants. Des randonneurs quittent un moment leur circuit pour voir ce que je peins. Nous échangeons quelques propos sur l’art sans précautions particulières. Nous sommes tous vaccinés et nous goûtons une certaine liberté retrouvée. Sur le chemin qui mène à un champ cultivé, le propriétaire apparaît et me fait la conversation à propos de tout et de rien. Les jeunes qui passent en vélo me saluent sans ralentir. Trop pressés comme souvent. Le temps varie beaucoup en ce début mai. Ciel bleu, soleil, ciel gris, nuages, averses se succèdent. La météo s’amuse avec mes nerfs. Quelques gouttes déclenchent immédiatement le rangement du matériel. Par forte pluie un hangar ou une remise peut me sauver la vie. Rester, quitter les lieux, attendre, reprendre le pinceau. Je cultive l’hésitation. Comme toujours, je reste fidèle à une peinture peu finalisée, à l’aspect assez “brut” et je tente de ne pas passer plus de deux heures sur le sujet.

Rosemary & Co

Autant que la couleur, le pinceau est un instrument très important dans la pratique de la peinture. J’ai toujours été attiré par les beaux pinceaux. Il existe une multitude de pinceaux différents pour toutes sortes de techniques. Pinceaux en poils naturels (martre, porc, écureuil, blaireau, chèvre, poney etc…) et de toutes formes (rond, plat, biseauté, effilé etc…). Aujourd’hui pour des raisons éthiques et économiques, les poils naturels sont remplacés peu à peu par les poils synthétiques. Toutes les marques proposent des pinceaux avec des poils synthétiques qui, sans posséder totalement toutes les qualités des poils naturels, ont l’avantage de ne pas exploiter les animaux et surtout sont beaucoup plus économiques. J’ai souvent été déçu de la qualité des pinceaux qui nous sont proposés en France. Trop mous, trop durs, s’usant très vite, trop chers pour les services rendus. Bref ! Je me suis mis à la recherche d’une marque qui répondrait mieux à mes souhaits. Après consultations de nombreuses vidéos, de la lecture d’essais et de témoignages d’utilisateurs, le nom de RoseMary & Co est apparu.
J’ai toujours pensé (à tort) que commander mes pinceaux à l’étranger n’était pas pour moi, voire pouvait être ridicule, et que je pouvais me satisfaire largement de ce que je trouvais près de chez moi. Et puis, après avoir fait une visite sur le site de la marque et constaté l’offre technique et le prix des pinceaux, j’ai sauté le pas.
Rosemary & Co c’est cette dame anglaise au pull couleur pistache qui a commencé il y a 35 ans à monter les pinceaux manuellement et à se faire peu à peu une renommée internationale. C’est sur une belle propriété du Yorkshire que la société, toujours artisanale et désormais familiale, fabrique toujours ses pinceaux entièrement à la main. Voici ce que dit Rosemary.

“En traitant directement avec les artistes, je suis en mesure de vous offrir exactement ce que vous voulez, en termes de qualité, de prix et de livraison. Je suis fière d’être une petite entreprise familiale, qui peut en même temps combiner une relation “à l’ancienne” à la conduite de mon entreprise. Je crois que c’est une force majeure et bien que le 21e siècle offre une technologie précieuse, je pense qu’il est important de se souvenir des courtoisies dans la vie, au jour le jour, entre les uns et les autres. Dans cet esprit, si vous ne trouvez pas ce que vous cherchez ou si vous avez besoin d’aide, de conseils pour votre sélection, il vous suffit de demander! Mon équipe et moi-même avons hâte d’être à votre service et je sais que mes pinceaux vous permettront d’exprimer au mieux tout votre talent artistique. Je m’efforce de proposer des produits de haute qualité à des prix compétitifs et si vous comparez mes pinceaux “à l’identique” aux grandes marques, nous pouvons souvent être 50 à 60% moins chers. Je crois que ma passion pour l’art se reflète dans la qualité des produits et services que j’offre. J’ai aimé et vécu l’art toute ma vie et donc l’art est mon mode de vie. Pour finir, beaucoup de mes clients ont apprécié et utilisé mes pinceaux pendant toute ma carrière et sont en effet devenus des amis (certains lointains et aussi loin que les États-Unis, l’Australie, le Canada, le Japon et la Nouvelle-Zélande). Pour leur amitié et leur soutien, je voudrais profiter de cette occasion pour leur dire dire merci.”

Il faut noter que dans le catalogue (gratuit et complet), tous les pinceaux sont photographiés et proposés à taille réelle. Pour commander, c’est un repère visuel essentiel qui permet de commander avec exactitude le pinceau voulu. On y trouve des formes de pinceaux inconnues chez nous. Certaines gammes, ont été mises au point par et pour des peintres et sont de ce fait originales et parfaitement adaptées aux exigences des artistes. Sur le site anglais, la commande peut se calculer directement en euros. La livraison est rapide et ne pose aucun problème. Je confirme que pour une qualité supérieure, les prix des pinceaux sont équivalents sinon inférieurs aux prix pratiqués en France. Désormais, mes pinceaux de qualité proviennent de chez Rosemary & Co pour ma plus grande satisfaction.

Site internet pour commander : Rosemary & Co

Ici la vidéo : Chez Rosemary dans le Yorkshire

Pauvre petit garçon

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Comme d’habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve. Il était environ trois heures. La saison n’était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve.
On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu’il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l’appelaient Laitue. Mais d’habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d’immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue et lui donnent une expression pathétique. Ce n’était pas le cas de Dolfi; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité. Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c’était quand même un fusil ! Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d’ordinaire ils le tracassaient, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux qui ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s’amuser tout seuls, mais l’homme au contraire n’y arrive pas et s’il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s’empare de lui. Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais sans animosité, c’était plutôt une invitation, comme s’il avait voulu leur dire :
– Tiens, tu vois, moi aussi aujourd’hui j’ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous ? Les autres enfants éparpillés dans l’allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C’était un jouet de quatre sous mais il était flambant neuf et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie.
L’un d’eux dit :
– Hé ! vous autres !… vous avez vu la Laitue, le fusil qu’il a aujourd’hui ? 
Un autre dit :
– La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer1 mais il ne jouera pas avec nous. D’ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c’est de la camelote !
– Il ne joue pas parce qu’il a peur de nous», dit un troisième.
Et celui qui avait parlé avant :
– Peut-être, mais n’empêche que c’est un dégoûtant !
Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d’un halo. Son petit garçon était assis, bêtement désœuvré, à côté d’elle, il n’osait pas se risquer dans l’allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.
– Allons, Dolfi, va jouer, l’encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.
– Jouer avec qui ?
– Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?
– Non, on n’est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.
– Tu dis cela parce qu’ils t’appellent Laitue ?
– Je veux pas qu’ils m’appellent Laitue !
– Pourtant moi je trouve que c’est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu.
Mais lui, obstiné :
– Je veux pas qu’on m’appelle Laitue !

Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi. Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l’avaient appelé Laitue et s’étaient mis à rire. Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui retombait sur le front en virgule. Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l’ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards. Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n’osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui si faible.
Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil.
C’est alors qu’après avoir tenu conciliabules les autres garçons s’approchèrent :
– Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l’ingénieur Weiss. Fais voir.
Dolfi sans le lâcher laissa l’autre l’examiner.
– Pas mal, reconnut Max avec l’autorité d’un expert.
Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté.
– Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.
– Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine, dit un troisième.
Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l’avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s’enhardir.
Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là. Il y avait l’armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l’armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux recouverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente. Dolfi fut affecté à l’armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille.
Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l’avant-garde. Ils lui donnèrent comme escorte deux bambins à l’air sournois armés de fronde et ils l’expédièrent en tête de l’armée, avec l’ordre de sonder le passage : Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse. D’une façon presque excessive.
Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente rapide. Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade en se cachant derrière les arbres. Mais on n’apercevait rien de suspect.
– Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l’attaque, les autres n’ont sûrement pas encore eu le temps d’arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais…
Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d’armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d’hésitation.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
– Allons, capitaine, à l’attaque ! intima le général.
Au même moment, de l’autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie dans le cœur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.
– A l’attaque, les enfants ! cria t-il, comme il n’aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales. Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente.
Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n’eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d’un seul coup il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle.
Il s’étala de tout son long parterre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d’argile pétrie avec de l’eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l’oreille le faisant trébucher de nouveau. Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d’armes !
– Tiens ! attrape, capitaine Laitue.
Enfin il sentit que les autres s’enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s’estompait au delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. Ce n’était plus qu’un tronçon de métal tordu. Quelqu’un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plus servir à rien.
Avec cette douloureuse relique à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l’allée.
– Mon Dieu! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ?

Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l’humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Quelle misérable destinée l’attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez ? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’ école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.
– Oh ! le pauvre petit ! s’apitoya une jeune femme élégante qui parlait avec Mme Klara.
Et secouant la tête, elle caressa le visage défait de Dolfi.
Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toute l’amère solitude d’une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense; le désir désespéré d’un peu de consolation; un sentiment pur, douloureux et très beau qu’il était impossible de définir. Pendant un instant – et ce fut la dernière fois -, il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux, qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté.
Mais ce ne fut qu’un instant.
– Allons, Dolfi, viens te changer ! fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement, à la maison.
Alors le bambin se remit à sangloter à cœur fendre, son visage devint subitement laid, un rictus dur lui plissa la bouche.
– Oh ! ces enfants! quelles histoires ils font pour un rien ! S’exclama l’autre dame agacée en les quittant. Allons, au revoir, madame Hitler !

Dino Buzzati – Pauvre petit garçon – 1966

Marché

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La plupart du temps en été, c’est sous le soleil et le ciel bleu que s’ouvrent les marchés du sud de la France. Une foule dense se presse lentement et se mélange dans les ruelles bordées d’étals colorés et odorants. Du stand d’épices ou le safran, le thym et autres  ingrédients embaument tout le marché, s’ajoutent les fragrances des savons parfumés, des centaines d’huiles essentielles, aussitôt couvertes par les effluves pesantes du fromager tout proche. Les chalands sont conviés systématiquement à une petite dégustation. Le rôtisseur fait dorer ses volailles dont la peau dorée crépite en laissant fuser quelques postillons de graisse. Mieux vaut faire un petit écart et laisser le pauvre homme rougeoyant et suant, maîtriser le feu dévorant de sa machine. Une foule bigarrée déambule, se pousse, piétine en se remuant tel un gros serpent repus. Les uns veulent aller à droite et les autres à gauche. D’un bord à l’autre, la traversée se risque parfois de quelques énervements…surtout pour les autochtones qui ne sont pas là pour visiter le marché mais pour faire tout simplement leurs courses. Parfois un peu à l’écart comme un îlot préservé, quelques personnes se regroupent et échangent quelques mots, transmettent bonnes ou mauvaises nouvelles, saluent une amie, une connaissance. C’est aussi sur les marchés que surgissent “des têtes et des personnalités”  qui trouveraient sans difficulté une représentation dans une comédie filmée ou constitueraient le sujet d’une peinture.